Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Vendu en douce! L'affaire du Caravage de Toulouse finit en queue de poisson

Le tableau aurait dû passer sous le marteau le 27 juin. Le 25, l'expert Eric Turquin annonçait la conclusion d'une tractation privée avec la famille. Je vous raconte.

Eric Turquin devant le "Judith et Holopherne", lors de sa présentation à la presse en 2016.

Crédits: AFP

Vendu! L'histoire se termine en queue de poisson. La vacation devait se dérouler le jeudi 27 juin, à 18 heures, dans la Halle aux Grains de Toulouse via l'étude de Me Labarbe. C'est à la barbe de ce dernier que la tractation s'est finalement conclue pour le «Judith et Holopherne» attribué au Caravage. Tant pis pour les 2000 places réservées à ceux qui voulaient voir le spectacle! Le marchand Eric Turquin a reçu d'un étranger une proposition «si favorable» que la famille des vendeurs ne pouvait refuser. On n'en sait pas davantage. Ni la nationalité, ni le prix n'ont été déclarés. Turquin a juste dit que l'acquéreur est «proche d'un grand musée». D'un grand musée qui accepterait de montrer cette toile pour le moins contestée, bien sûr. Et que le montant dépasse forcément la mise à prix prévue. Trente millions d'euros. D'aucuns parlent déjà de 100 ou de 150 millions... Et l'inénarrable Harry Bellet de «Monde», qui sait toujours tout mieux que tout le monde, d'évoquer une monarchie arabe.

Le "Judith et Holopherne" de la Galleria Barberini de Rome. Photo DR.

Débitée jusqu'ici comme un feuilleton, l'histoire commence le 23 avril 2014. Marc Labarbe se voit appelé à faire l'inventaire des biens d'une famille toulousaine. Travail de routine. Au grenier, il remarque cependant une grande toile (144 sur 173 centimètres) sale, mais en bon état. Elle lui semble plus qu'intéressante. On dirait même un... Mais il faut être sûr. C'est donc l'étude d'Eric Turquin, à Paris, qui va se charger des travaux d'authentification. Pour faire admettre un nouveau Caravage, il s'agit de mettre tout le monde dans sa poche. L'expert se montre très fort en la matière. Tout le monde se verra consulté pendant deux ans. De grands noms, et non des moindres, pencheront pour l'autographie de ce nouveau «Judith et Holopherne» très différent de celui (bien plus beau) que conserve la Galleria Barberini de Rome. Il y a dans le clan de «oui» aussi bien Keith Christiansen que Nicola Spinosa ou Jean-Pierre Cuzin. Reste que certains se montrent irréductibles à cette campagne de séduction.

Tableau bloqué par l'Etat

L'Etat bloque le tableau en 2016. En France, où il est tout-puissant, c'est son droit. Mais si au bout de trente moins il n'achète pas, il doit ensuite le laisser sortir du territoire. Or il y a doute, en dépit des expositions nationales et internationales organisées par Eric Turquin, promu organisateur de spectacles. Il y a surtout le prix. On parle pèle-mêle de 100, de 120, voire de 150 millions d'euros. C'est beaucoup, surtout dans un pays qui possède déjà au Louvre «La mort de la Vierge» ou «La diseuse de bonne-aventure», et à Rouen «La flagellation du Christ». Le «niet» tombe en novembre 2018. La France n'achètera pas le tableau. Qu'il aille sinon au Diable, du moins où il veut.

Un Louis Finson d'après Caravage, vendu à Paris en 2015. Photo Artcurial.

Mais si le tableau n'est pas de la main du maître, qui l'a peint? Un caravagesque. Autrement dit un des nombreux disciples, (pas forcément italiens) du maître entre 1610 et 1630. En 2016, l'admirable exposition «Beyond Caravaggio» de la National Gallery de Londres, dont je vous avais parlé à l'époque, prouvait que ces épigones avaient souvent un talent fou. Le nom le plus souvent évoqué pour ce second «Judith et Holopherne» est aujourd'hui celui de Louis Finson (1580-1617), qui a passé plusieurs années à Toulouse et en Provence, où il a notamment laissé de remarquables tableaux à Saint-Trophime d'Arles. Flamand, Finson a longtemps vécu à Rome. Un peu peintre. Un peu marchand. Il a exécuté de superbes copies du Caravage, assumées comme telles. En novembre 2015, Artcurial proposait ainsi à Paris une «Madeleine pénitente» de très grande qualité, signée et datée 1613. D'après Caravage, donc.

Question de prix

Vous me direz que la paternité ne change pas le «Judith et Holopherne» lui-même, que j'ai trouvé un peu sec lorsque je l'ai vu chez Eric Turquin en 2016, après son nettoyage. Seulement voilà! Le prix sur le marché n'est pas le même. Le vrai Finson d'Artcurial s'est vendu 74 000 euros, frais compris. On parle ici de cent millions. Pas besoin de sortir sa calculette pour voir la différence. D'où la lutte d'Eric Turquin, finalement. Un beau Finson, artiste qui attend toujours sa grande rétrospective (et sauf erreur son catalogue raisonné) n'a en effet rien de déshonorant.

La réaction de Harry Bellet à cet article

Votre collaborateur Etienne Dumont m’a fait l’honneur de me citer dans sa chronique du 26 juin, consacrée à la vente d’un tableau attribué au Caravage (https://www.bilan.ch/opinions/etienne-dumont/vendu-en-douce-laffaire-du-caravage-de-toulouse-finit-en-queue-de-poisson): « Et l'inénarrable Harry Bellet de «Monde», qui sait toujours tout mieux que tout le monde, d'évoquer une monarchie arabe. » Passons sur « l’inénarrable », quoi que je puisse lui retourner le compliment, mais la phrase contient deux erreurs. Voici ce que j’ai écrit : « … on en est réduit aux hypothèses, au mieux. Les monarchies du Golfe persique sont immédiatement soupçonnées dans ce type d’acquisition. (…) D’autres doigts pointent (…) du côté des milliardaires chinois, un pays où on ouvre des musées à tour de bras, et qu’il faut bien remplir, de trophées si possible. Sans oublier les Américains, qui sont amateurs de longue date et dont trois musées au moins pourraient s’enorgueillir de posséder un Caravage de plus, d’autant qu’on n’en connaît que 65 dans le monde, à peu près attestés. Mais au risque de fâcher nos lecteurs, la vérité est qu’on n’en sait rien. » - Les monarchies arabes ne sont donc pas les seules citées, comme le laisse penser M.Dumont. - Je sais mieux que tout le monde qu’on n’en sait rien… Bien à vous, Harry Bellet.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."