Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Vandalisations au Pakistan et en Turquie. Une indignation sélective de la presse française

Les affaires sont récentes, mais seul "Le Figaro" en parle. Il ne faut pas susciter de vague islamophobe. Les religieux pakistanais, eux, se sont davantage émus!

Deux images de la vidéo des iconoclastes.

Crédits: Capture d'écran, DR

Ce genre de faits va-t-il se multiplier? C’est la question que se posent les archéologues ou les défenseurs du patrimoine. Cet été, deux incidents ont déjà marqué des pays à l’islam jusqu’ici en principe tolérant. Le plus spectaculaire se situe au Pakistan. Répercutés par Archeology News Network, les faits remontent au 17 juillet. Des ouvriers ayant trouvé lors d’un de leurs chantiers une grande statue de Bouddha l’ont détruite. L’autre histoire n’a pas de date précise. Un bas-relief représentant Hercule s’est vu dévisager, mais au sens propre. La tête du personnage a quasi disparu. La chose s’est déroulée aux alentours d’Iznik, en Turquie. Bien plus près de chez nous.

Les ouvriers pakistanais ont beau refléter une foi que d’aucuns qualifieront de médiévale. Ce sont des gens de leur temps. La preuve! L’un d’eux a filmé son collège détruisant la statue a coup de masse. La vidéo montre aussi ses compagnons applaudissant. L’équipe a comme de juste mis son film en ligne. Il est devenu viral. Si le Pakistan éprouve des problèmes avec ses origines bouddhiques, il n’en va pas de même avec l’Inde voisine, très chatouilleuse à se sujet. Les rapports entre les deux pays, qui n’en faisaient qu’un avant la partition de 1947, en deviennent du coup exécrables. Les destructions vont d’ailleurs à sens inverse de l’autre côté de la frontière. Un célèbre reportage, filmé il y a bien quelques années déjà, montre ainsi des Hindous prenant d’assaut une mosquée remontant au XVIe siècle et la détruisant en quelques heures.

Cinq arrestations

Cela dit, les terrassiers n’auraient sans doute pas dû poster leur acte. Il leur vaut aujourd’hui des ennuis. Si l’Islam constitue bien la religion d’État au Pakistan, la Constitution prévoit la protection de toutes les croyances. Nous ne sommes pas dans les pays du Golfe. Il est ici théoriquement permis de pratiquer sa religion,de la professer, voire même de la propager. D’où une enquête ayant vu l’arrestation d’un entrepreneur et de cinq autres personnes. D’où aussi des protestations venant de la communauté musulmane, qui parle de «crime» et de «manque de respect pour la foi». L’aspect artistique est aussi relevant. Les restes de la statue ont été confiés pour une éventuelle restauration aux experts. Ils datent sans surprise l’œuvre du IIIe-IVe siècle. Elle leur semble caractéristique de la civilisation dite «du Gandhara», du nom de l’ancienne province de Khyber Pakhtunkhwa, au nord-ouest du pays. Un art gréco-bouddhique bien représenté dans les musées occidentaux du Guimet à Paris au Rietberg de Zurich. Je signale au passage que deux importantes sculptures du Gandhara ont été mises au jour en 2017, non loin du lieu où vient de se dérouler l’acte de vandalisme. L’une d’elles, représentant la mort de Bouddha, serait même le plus grand spécimen connu de cet art lointainement influencé par la Grèce, via les conquêtes d’Alexandre le Grand au IVe siècle avant Jésus-Christ.

L’affaire turque semble plus bénigne. Le relief représentant Hercule n’en ressort qu’endommagé, même si c’est pour la deuxième fois. L’œuvre se trouve dans une zone en principe protégée depuis 1990. Celle-ci a cependant été transformée en une immense décharge publique, avec toutes les nuisances que cela suppose. La sculpture a sans doute été taillée pour protéger les ouvriers d’une carrière se trouvant là dans l’Antiquité. Ici, ce sont les habitants qui se sont indignés. Aucune réaction politique à ma connaissance. Mais nous sommes dans la Turquie d’Erdogan.

Le patrimoine à droite?

J’ai lu les deux nouvelles sur le site du «Figaro», et pas ailleurs. La chose me fait réfléchir. Les nouvelles concernant le patrimoine se trouvent toujours dans ce quotidien-là. En France, le patrimoine demeure aujourd’hui encore étiqueté à droite, l’écologie se situant pour sa part à gauche. Curieuse antinomie, alors qu’il s’agit un peu de la même chose, surtout pour les sites naturels. «Le Figaro» garde en plus une réputation droitière, même si le journal s’est bien recentré politiquement depuis quelques années. Il est également supposé s’adresser à un lectorat plus âgé. Plus riche. Plus bourgeois. Chaque média sert un public particulier, c’est bien connu. Il est permis de penser que les gens visés conservent ici une vision plus classique de la culture que ceux de «Libération». Et cela même si ce support générationnel voit de nos jours la culture (qui n’est soit dit entre nous pas sa tasse de thé), comme le conservatoire des années 1970. Vieux rockers et compagnie…

Il y a aussi un élément plus polémique. Donner deux nouvelles comme celles faisant l’objet de cet article pourrait susciter ce que l’on appelle l’islamophobie. Un des crimes majeurs actuels, selon les nouvelles idées reçues. Un vrai racisme a fini par se voir brandi France par toutes sortes de groupes indigénistes afin de manipuler l’opinion. Temple du politiquement correct, «Le Monde» ne me semble du coup pas le bon vecteur pour relayer ce genre d’informations. A chacun sa clientèle, après tout! La presse se voulant «progressiste» a déjà assez eu assez de mal cet été à diluer la pilule amère que représente à Istanbul la re-transformation en mosquée de Sainte-Sophie. Avec l’obscurcissement des mosaïque byzantines chrétiennes que le chose suppose… Là, il était tout de même difficile de faire l’impasse.

N.B. J'ai retrouvé des articles anglophones sur la mutilation d'un immense Bouddha antique (environ six mètres de haut, alors qu'il est assis!) en 2007 au Pakistan. A part les Indiens, peu de gens s'en étaient émus à l'époque. Notons que les autorités pakistanaises ont tenu à restaurer le visage de la statue, dynamité par des Talibans.

Le Bouddha endommagé en 2007 après sa restauration. Photo AFP.

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