Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Van Cleef & Arpels a sorti de son coffre 400 pièces historiques pour les montrer à Milan

L'exposition n'occupe pas moins de quatorze salles du Palazzo Reale, avec en prime des projets d'époque. Si les débuts de la firme restent absents, il y a presque tout à partir de 1945.

L'affiche de l'exposition, avec un collier zip.

Crédits: DR.

Tout ce qui brille n’est pas or, veut l’adage. Ce n’est pas le cas en ce moment au Palazzo Reale de Milan. La maison Van Cleef & Arpels, qui possède via Montenapoleone une boutique ouverte sept jours sur sept (comme si acheter des diamants constituait une urgence!), a débarqué ici avec400 bijoux. C’est un peu moins qu’au Musée des arts décoratifs de Paris (qui ne s’appelait pas encore le MAD) en 2012. Il y en avait alors 500 dans la grande halle. Mais le besoin de remplissage se fait moins sentir, même si l’espace n’a visiblement pas été compté. Mise en scène par la décoratrice Johanna Grawunder, l’exposition occupe en effet quatorze salles. Autant dire qu’il a fallu donner de l’importance aux vitrines. Sécurisées sans doute. Aucun service policier n’apparaît pourtant visible. A croire que tout ce qui se voit montré est faux…

Je dois sans doute maintenant vous raconter l’histoire merveilleuse de Van Cleef & Arpels, moins connue que celle de Cartier. Si toutes les grandes maisons de joaillerie ont du savoir-faire, elles ne se révèlent pas égales en faire-savoir. Apprenez donc que tout a commencé comme finissaient jadis les films. Par un mariage. Alfred Van Cleef a épousé en 1895 sa cousine Esther Arpels. Leurs parents étaient associés. Ne me faites surtout pas dire que l’affaire avait été arrangée. L’année d’après naissait non pas un bébé, mais une nouvelle entreprise que bien des membres de la tribu rejoindront en1906, date officielle de des débuts de V.C&A. Les débuts se firent au 22, place Vendôme. L’adresse principale se situant de nos jours au 20, on peut dire que les choses ont peu changé.

Le serti mystérieux

La maison a gentiment prospéré, même si les succursales prirent leur temps à s’installer. Par la force des choses, les premières grandes se situaient aux Etats-Unis. Palm Beach en 1940. New York deux ans plus tard. La firme était alors connue par un Grand Prix, celui de l’Exposition des arts décoratifs de 1925, et ses innovations. L’une était l’apparition d’un bijou nouveau en 1933. Il s’agit de la minaudière, un petit sac du soir inutile mais luxueux avec sa boîte en or et son fermoir de pierres précieuses. La seconde relevait de la technique. Le «serti mystérieux» permettait (non sans un massacre lapidaire) des pavages d’émeraudes et surtout de saphirs ou de rubis sans que le moindre rivet visible. Côté pratique, VanCleef & Arpels a lancé en 1938 le «passe-partout», modèle parfait du joyau transformable. Pour le collier en forme de zip, commandé par l’insatiable duchesse de Windsor la même année, il faudra attendre. La solution technique ne sera au point qu’en 1951.

Un clip pivoine de 1937 en serti mystérieux. Photo Van Cleef & Arpels.

Autrement, Van Cleef (qui fait de nos jours partie du groupe Richemont) a beaucoup produit. C’est moins la firme des gros diamants que celle de la technicité. Nous ne sommes pas chez Harry Winston ou chez Graff. L’essentiel repose donc sur la science des exécutants, qui passent trois cents heures sur un clip en serti mystérieux et jusqu’à mille cinq cents heures autour d’une pièce très importante. L’exposition a du reste décidé de leur donner la parole. Un film comporte des entretiens avec tous ceux qui créent et réalisent, du dessinateur à la ponceuse en passant par le sertisseur. Le spectateur remarquera vite que tous les noms été gommés et qu’aucun visage ne se voit montré. Nous sommes dans le monde du secret. Une artisane avoue du reste ne jamais emprunter le même chemin pour aller dans son atelier, de peur d’être suivie…

Un musée d'entreprise

D’où proviennent les bijoux, sélectionnés par Alba Cappellieri, qui dirige par ailleurs le Museo del Gioello de Vicence? Presque tous de la collection que s’est constituée depuis quelques décennies VanCleef & Arpels. La firme devait bien répliquer à Cartier, qui s’est formé un formidable ensemble de pièces sortant de ses maisons de Paris, Londres et New York. Un musée d’entreprise basé à Genève. A partir des années 1920, Van Cleef peut aujourd’hui proposer des pièces majeures en se contentant de son fonds propre, à commencer par le bracelet au motif de roses primé en 1925. Mais c’est pour la décennie suivante que le représentation peut se juger satisfaisante. Elle devient parfaite pour l’après-guerre, alors qu’aucune pièce exposée à Milan ne date d’avant 1914.

Clip à cinq feuilles de 1967. Photo Van Cleef & Arpels.

Le visiteur peut ainsi découvrir que l’entreprise se répète souvent. Un modèle à succès peut se voir réinterprété, voire tout simplement reproduit, vingt ou trente ans plus tard. Il y a comme ça des goûts retardataires. De toute manière, Van Cleef & Arpels avance prudemment. Il y a ici peu d’audaces. Aucun excès. Nulle folie. Ce qui frappe, finalement, à part la qualité du travail, c’est le côté raisonnable, et finalement assez bourgeois de la maison. Et cela même si c’est elle qui s’est vue confier en 1967 le soin de fabriquer à Téhéran la couronne de l’impératrice Farah. La shabanou. La liste de clientes célèbres ne comprend guère d’excentriques. Et l’on n’a pas l’impression que Van Cleef ait pu se défouler avec les maharadjas.

Les années de guerre

Les pièces créées restent ainsi de petite taille. Avec de petits cailloux, même s’ils sont de grande qualité. Elles n’en comportent pas moins d’innombrables détails. L’ennui, c’est que même dans une vitrine milanaise, il faut s’approcher de près. Alors imaginez le spectacle dans une soirée, quand le clip ou le bracelet se voit porté. Rien, ou presque. C’est curieusement dans les années de guerre que la maison a produit ses plus grosses pièces. Bien tape à l’œil. La version officielle veut que leurs diamants, leurs rubis et leurs saphirs aient alors exalté les couleurs française. On aimerait pourtant bien savoir qui a porté ce joyaux créés en période de marché noir la première…

Pratique

«Van Cleef &Arpels, il Tempo, la Natura, l’Amore» (il y a dans l’exposition des textes d’Italo Calvino…), Palazzo Reale, 12, piazza Duomo, Milan, jusqu’au 23 février. Tél. 00392 884 652 30, site www.palazzorealemilano.it Ouvert le lundi de 14h30 à 19h30, du mardi au dimanche de 9h30 à19h30, les jeudis et samedis jusqu’à 22h30. Entrée gratuite.

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