Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Une Suisse exotique?" Un livre a paru sur notre goût de l'ailleurs au XVIIIe siècle

L'ouvrage accompagne l'exposition actuelle du Palais de Rumine à Lausanne. Il contient des textes sur les ombres du Siècle des Lumières. Les contributions sont inégales.

Coupe avec un coquillage venu du lointain et porté par un Noir. Un objet qui en dit aujourd'hui long... Il a été donné en 1730 par Anne-Catherine Trembley à la Bibliothèque de Genève.

Crédits: Palais de Rumine, Lausanne 2020.

Toute exposition, ou presque, se voit désormais accompagnée d’un livre. Le temps des catalogues à la française, avec de longues notices consacrées à chaque œuvre, semble révolu. Sa durée de vie, sur le plan commercial, coïncidait en effet avec celle le temps de l’accrochage. Editeurs et musées manifestent aujourd’hui le choix d’un produit pérenne. Celui-ci traite du sujet en général, avec beaucoup de textes «autour de», «à propos de» et même «aux environs de». La chose dépend du nombre des auteurs se partageant ce que je me permettrais pas d’appeler le bout de gras.

Si la manifestation du Palais de Rumine, dont il est question une case plus haut dans le déroulé de cette chronique, s’intitule «Exotic?», avec un gros point d’interrogation, le bouquin s’appelle lui «Une Suisse exotique?». Il s’agit d’aborder la manière de «regarder l’ailleurs en Suisse au siècle des Lumières», en favorisant si possible les ombres. Pour Bernhard C. Schär, par exemple, notre pays n’a pas fait son acte de contrition à propos de l’Afrique. L’auteur part du discours assez léger de la conseillère fédérale Doris Leuthard au Bénin en 2017, niant toute culpabilité helvétique. Or la Suisse a bel et bien participé à l’essor colonial, et de ce fait à l’esclavage. Notons tout de même à ce propos que l’historien (Schär, donc) tait pudiquement l’aspect profondément esclavagiste de l’ancien royaume béninois de Dahomey… Coulé dans le moule du politiquement correct, le livre passe trop souvent sous silence ce qui vient déranger les nouvelles idées reçues.

Le verbiage universitaire...

Comme toujours, il y a les bons et les moins bons articles dans ce travail collectif placé sous la direction de Noémie Etienne, Claire Brizon, Chonja Lee et Etienne Wismer. La publication se divise en chapitres, suivis d’éclairages sur certains objets pas forcément présents dans l’exposition actuelle de Rumine. C’est l’occasion de faire collaborer beaucoup de monde, dont des scientifiques du niveau de Danielle Buyssens, de Jan Blanc ou de Meredith Martin. Plus des conservateurs dans des musées romands, d’Hélène Bieri Thomson à Caroline Guignard. Certains se tirent bien de leur tâche, donnant un texte clair, simple et agréable. D’autres se livrent à un verbiage universitaire me faisant grincer des dents. C’est le cas de Patricia Putschert. Dire «ce rôle épistémique de l’altérisation est inséparable des pratiques matérielles d’exploitation autorisées par le régime colonial et la division patriarcale du travail» ne constitue pas qu’un langage de précieuse ridicule du XXIe siècle. C’est un moyen de pratiquer l’en-soi qui forme la manière moderne (et efficace!) d’exclure les autres. C’est par conséquent adapter à notre époque ce que l’on condamne pour le XVIIIe.

Un superbe objet kanak, parvenu à Lausanne. Collecté entre 1791 et 1794, il a été donné à la Ville par Jules Paul Benjamin Delessert en 1824. Photo Palais de Rumine, Lausanne 2020. Il s'agit là d'une "hache-ostensoir".

Autrement, le lecteur apprendra beaucoup de choses, mais par un seul bout de la lorgnette. Le goût de l’exotisme est en effet universel. Si les contemporains de Diderot ou de Rousseau ont adoré les récits de voyages dans les contrées lointaines, l’empereur de Chine lui-même s’est mis à rêver d’un Versailles aux portes de Pékin. Il s’agit du Palais d’Eté, dont le sac en 1860 par des troupes franco-britanniques reste durement ressenti de nos jours encore par les sujets de Xi Jinping (et cela même si la Chine néo-colonise aujourd’hui l’Afrique!). Mais ce n’est pas le propos du livre, davantage centré sur notre Confédération qui formait elle-même une source de dépaysement pour les Anglais, les Russes ou les Parisiens. La Suisse primitive n’était-elle pas déjà vue comme une région lointaine et improbable par les élites vivant à la française dans la République de Genève ou à la prussienne dans la principauté de Neuchâtel?

Pratique

«Une Suisse exotique?», ouvrage collectif, aux Editions Diaphanes, 376 pages.

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