Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Une souscription permet de sauver le "cottage" atomique de Derek Jarman

La maison et le jardin conçus par le cinéaste sont aujourd'hui sauvés. Il a fallu 7300 personnes (dont David Hockney) pour réunir les 3,5 millions de livres requis.

Derek Jarman dans son jardin.

Crédits: DR

C’est une histoire typiquement anglaise. Il existe ainsi des spécialités insulaires, qui se répandent parfois ensuite sur le continent. Je citerai pèle-mêle le jardin à l’anglaise, la crème anglaise ou la semaine anglaise comprenant en bon français notre week-end. Il s’agit cette fois de patrimoine, avec une particularité typique du pays où le National Trust est né en janvier 1895 (1). Nos amis britanniques savaient déjà sous le règne de Victoria qu’il ne faut pas toujours compter sur cet Etat considéré par les Français comme un père fouettard et une mère nourricière. Mieux vaut souvent se débrouiller sans lui. Les choses vont plus vite et à moindre frais. Pensez aux nombre de couleuvres que doit avaler du côté de Paris un Stéphane Bern.

Nous sommes très loin de la capitale du Royaume-Uni. A Dungeness, dans le comté du Kent, près d’une centrale nucléaire. Drôle d’environnement, me direz-vous! C’est pourtant là qu’en 1986 le cinéaste Derek Jarman, qui venait d’apprendre sa séropositivité, a décidé de se construire une petite maison avec un jardin extraordinaire, puisque nous sommes de l’autre côté de la Manche. Le lieu était selon lui hautement symbolique. L’atome incarnait la menace pesant sur la vie. Les plantes pousseraient dans un véritable pierrier. Tant bien que mal. Elles représenteraient ainsi les pulsions vitales subsistant en nous jusqu’au bout. Jarman a d’ailleurs résisté un certain temps. Il s’est éteint en 1994 après avoir encore donné plusieurs longs-métrages, dont un «Edward II» inspiré de la pièce écrite par Marlowe en 1592. Il rendait ainsi hommage au roi«gay», la période élisabéthaine se montrant nettement moins prude que celle du temps de la reine Victoria.

Un "underground" professionnel

Mais qui est Jarman? L’homme reste pour moi lié à mes années de critiques de cinéma, même si je ne l’ai jamais rencontré contrairement à Pasolini ou à Fassbinder. Né en 1942, l’homme était une sorte de touche-à-tout, à l’époque où l’«underground» ne constituait pas encore une vieille lune. Il se situait ainsi dans la ligne de cinéma lancé dans les années 1950 par Kenneth Anger, qui vient de fêter ses 93 ans. Parfait pour les festivals, le cinéma de Jarman apparaissait cependant plus professionnel que celui de l’Américain. C’était le produit typique de «l’art et essai», tel qu’on le concevait dans les années 1970. Il y avait alors beaucoup d’audace et de liberté sur l’écran. L’Anglais avait ainsi explosé avec son film homo-érotique dédié à un saint Sébastien nu (enfin presque nu) criblé de flèches. «Sebastiane» avait fait sensation en 1976, ne serait-ce que par ses dialogues en latin. Je vous rassure tout de suite. Les copies possédaient tout de même des sous-titres.

La maison avec ses fleurs entre les pierres. Photo DR.

Il y avait ensuite eu une «Tempête», lointainement inspirée de Shakespeare. On est «british» ou on ne l’est pas. La critique avait surtout parlé de son «Caravaggio» en 1986, partiellement joué dans des costumes modernes. Le peintre baroque se voyait sexuellement infléchi. Masculin pluriel. Rien à voir avec la version tournée sous le fascisme en 1941, où le peintre était incarné par Amedeo Nazzari, l’Errol Flynn italien. Jarman avait par la suite réussi à rester actif jusqu’au bout. «Blue» avait vu le jour en 1993. Un an avant sa mort du sida à Londres. A une époque où le Pacs n’existait pas, Derek avait alors légué son «cottage» atomique à son compagnon Keith Collins. Celui-ci avait sans doute dû payer des taxes de succession salées. Les impôts de succession britanniques passaient alors pour les plus lourds d’Europe.

Dix semaines pour trouver l'argent

Collins est mort en 2018, et nous arrivons ainsi à notre affaire patrimoniale. Le domaine allait se voir vendu. Peut-être morcelé. Eventuellement même détruit. C’est alors que des privés se sont mobilisés. Au Royaume-Uni, les initiatives partent toujours des particuliers ne comptant que sur eux-mêmes. La formule n’a été exportée qu’en Italie, mais avec moins d’effets, avec le Fondo per l’Ambiente Italiano dont je vous ai parlé il y a quelques mois. L’initiative est venue cette fois de Tilda Swinton, qui a été l’amie et l’interprète de Jarman. La comédienne a sonné le tocsin. Il fallait de l’argent, et vite! Trois millions et demi de livres (environ quatre de nos millions) devaient se réunir en deux mois et demi à peine. Aujourd’hui que les choses ont bien tourné, Tilda peut crier victoire. «Nous étions devant le vide de l’espoir et la foi dans le sentiment que des graines plantée avec autant d’amour par Derek réussiraient une nouvelle fois à pousser entre les pierres.»

La "Judith" du Caravage revue par Derek Jarman. Photo DR.

Beaucoup de gens ont participé. Il y a eu 7300 donateurs. Un gros apport (montant non précisé) à été fourni par David Hockney, membre de l’Ordre du Mérite britannique depuis 2012. La plasticienne Tacita Dean a aussi mis la main à la poche, si j’ai bien lu «The Guardian». Le lieu est aujourd’hui sauvé. Mais il n’aurait plus aucun sens si une fonction pérenne ne lui était pas trouvée. Il accueillera donc des résidences d’artistes. Dungeness pourra aussi recevoir des visiteurs, mais sur demande seulement. La directrice des Tate Gallery (Londres, Saint-Ives, Liverpool) Maria Balshaw a tenu à apporter son soutien. «Le succès d’un tel appel de fonds élève les esprits dans des temps difficiles. Une œuvre testamentaire se voit ainsi préservée dans son originalité. Elle garde son impact. Elle fait perdurer un activisme.»

L'importance de la nature

Il est aussi permis de voir (mais là c’est moi qui parle) dans ce sauvetage la préservation d’un monument et en même temps d’une parcelle de nature. Une notion qui parle beaucoup aux Anglais. Le National Trust avait d’ailleurs été lancé en 1895 afin de conserver un site sauvage, et non une demeure historique. Et il n’y a pas si longtemps, la chanteuse populaire (toujours aussi populaire, du reste) Vera Lynn, qui va aujourd’hui sur ses 104 ans, avait tenu à dépenser une bonne partie de sa fortune pour sauver des falaises blanches de Douvres menacées par une spéculation immobilière. Elles les avait alors offertes au National Trust. Je vous l’avais raconté. Une manière intelligente de finir en beauté.

(1) Le National Trust est aujourd’hui présidé par Charles, prince de Galles. Un anti-conformiste né, en dépit des apparences.

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