Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Une soixantaine de Genevois écrivent leur lettre d'amour ou de désamour à la ville

Dirigé par Valérie Bierens de Haan, l'ouvrage révèle davantage d'affections que de rejets. En général, tout finit par un "je t'aime malgré tes défauts".

Pour l'illustration, une carte postale s'imposait.

Crédits: DR.

Cela semblait au départ une bonne idée. Valérie Bierens de Haan, que les gens ont connu à la «Tribune de Genève» (c’était dans les années 1960!), puis à la télévision romande, a demandé à une soixantaine de personnes de ses relations d’écrire des «Lettres d’amour et de désamour à Genève», en s’adressant à la cité comme à une personne physique. Elles avaient toute liberté pour s’exprimer. Le choix des auteurs s’est effectué par capillarité, certaines personnes contactées en amenant d’autres. La moyenne d’âge restait du coup élevée, même si quelques jeunes ont ici trouvé leur place. Mais nous ne sommes tout de même pas dans un EMS (1)! Il s’agit aussi là d’un choix. Les regards portés par les auteurs devaient illustrer le passage du temps. Pour en arriver au désamour, et qui plus est l’admettre, il faut d’abord avoir aimé.

C’est Esther Alder, ancienne maire de la ville, qui donne le coup d’envoi à une publication ordonnée en suivant un ordre alphabétique. Rien avec elle qui défrise. C’est aussi lisse (et par conséquent plat) qu’un discours électoral. Je vous cite juste la dernière phrase: «Mon rêve pour l’avenir: que tu sois un modèle de solidarité, d’écologie et de convivialité, un exemple pour le monde.» Rien que ça! J’avoue que les chaussettes m’en sont tombées quand le livre a paru en octobre dernier chez Slatkine, après plusieurs reports d’impression et de diffusion. L’ouvrage a fait depuis une jolie carrière, exigeant une réimpression. J’avoue avoir longtemps hésité à vous en parler. Il faut dire que j’ai rédigé l’une des lettres. La plus défavorable, sans doute. Il n’y avait là ni amour, ni désamour. Je crois plutôt qu’il y avait un fond de haine un peu froide.

Amoureux transis

Dans l’ensemble, les auteurs se sont en effet montrés polis. Déférents. Transis. Claude Haegi, un ancien conseiller d’État bien oublié, finit même par dire «Je t’aime». L’ex-banquier Armand Lombard parle de «chère amour de cité». Roger Mayou, qui dirigea le Musée de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, termine plus familièrement par: «Je t’embrasse.» Jean-Léonard de Meuron, qui reste dans le social, se fend d’un «Merci, Genève chérie.» Ce dernier fait du coup concurrence à l’ex-manitou de la TV romande Claude Torracinta. Lui en est à «Genève mon amour» (2) Je sais que la passion reste aveugle (et parfois sourde), mais j’en suis resté confondu. Et un peu gluant. C’est comme si, en tant que lecteur, j’avais baigné dans la mélasse. Comment ces gens bien en place voient-ils une ville qui me semble déraper dans tous les sens, avec une mégalomanie frôlant le caractériel? Et nous n’avons pas encore tout vu, avec les plans de quartier nous promettant une banlieue immense, avec un tout petit centre engorgé!

Il y a heureusement des notes dissidentes. Mais elles demeurent avant tout nostalgiques. C’était mieux avant, comme le disent aussi bien l’ex-juge Carole Barbey, le directeur de musée Vincent Lieber qu’Olivier Fatio. Le pasteur reproche surtout à Genève son actuel oubli de l’histoire au profit d’un pragmatisme par ailleurs rarement pratique. La plupart du temps, les critiques se voient cependant enrobées, comme chez un bon chocolatier de la place. Ce sont juste des reproches. Des vétilles. L’amour demeure le plus fort. «Je t’aime telle que tu es», conclut ainsi le député Sylvain Thévoz. Egalement travailleur social, ce dernier rejoint la cohorte de ceux qui me font ici penser aux vieux chiens de jadis. Bourrés de coups de pieds au cul par leur maître, leurs «meilleurs amis» trouvaient encore le moyen de lui lécher la main, au lieu de la mordre. Aujourd'hui encore, ce n’est pas l’amour-vache, mais l’amour-chien. Genève reste bien défendue!

(1) Ou EHPAD, pour ceux qui liraient cet article en France.
(2) Il faut dire que Claude Torracinta a aujourd’hui à Genève une fille conseillère d’État.

Pratique

«Lettres d’amour et de désamour à Genève», ouvrage collectif sous la direction de Valérie Bierens de Haan, aux Editions Slatkine, 326 pages.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."