Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Une nouvelle affaire de fresques "politiquement incorrectes" secoue San Francisco

L'Université de Californie veut détruire un nouveau cycle de peintures des années 1930. Considérées naguère comme de gauche, elles seraient devenues offensantes.

Une des fresques en péril.

Crédits: Succession Bernard Zakheim, New York Times,

Décidément, les choses se gâtent… Le politiquement correct devient le nouveau type de fascisme à l’américaine. L’été dernier, San Francisco faisait une première fois parler de la ville en mal. L’ex-capitale de la libre expression entendait détruire des fresques au Lycée Washington. Réalisées en 1934 par le Russe d’origine Victor Arnautoff (grâce à une commande publique dans le cadre des aides aux artistes promues par le «New Deal»), elles auraient offert le tort de représenter des «Natifs Américains» de manière défavorable. La chose créait des «micro-traumatismes» à certains élèves particulièrement délicats. Des douillets du cerveau. Les œuvres devaient disparaître, maintenant que les Indiens sont tous devenus gentils. Un compromis avait fini par se trouver. Les œuvres seraient masquées par des rideaux, et non pas effacées. Il y avait eu une protestation massive des intellectuels «made in USA» pas encore trop lobotomisés par les convenances actuelles.

Aujourd’hui, nouvelle affaire. San Francisco, toujours. Le Hall de l’Université de Californie doit être démoli afin de laisser place à un nouveau bâtiment, mi hôpital, mi centre de recherches. Un projet à 500 millions de dollars. Le décor en place de Bernard Zakheim date lui aussi des années 1935-1938. C’est le moment où le mouvement «muraliste», né au Mexique sous l’impulsion de créateurs comme Diego Rivera (le mari de Frida Kahlo) ou de José Clemente Orozco, commence à s’exporter. Non sans mal, d’ailleurs. Les muralistes passent à juste titre pour d’extrême gauche. Rivera verra ses travaux du Rockefeller Center détruits en 1934. L’un d’eux introduisait Lénine en image sur le sol américain. Une idée non prévue dans le contrat.

Histoire de la médecine

D’origine polonaise, Bernard Zakheim (1898-1985) était un collaborateur de Rivera pour ses grandes machines. Il a obtenu seul la commande de l’Université. Thème: l'histoire de la médecine. Un gros chantier du «New Deal». Il n’y avait pas là moins de douze fresques prévues. D’où quatre années passées à les réaliser. L’ensemble a comme de juste choqué. Surtout après la guerre. En 1948, au moment le plus chaud (ou le plus froid) du mac-carthysme, les images avaient même été dissimulées par des papiers. Tout cela sentait le communiste. Puis les choses se sont apaisées au point que l’ensemble se voyait officiellement désigné en 2015 de «joyau des collections universitaires». Il avait été restauré à la fin des années 1960, avec l’aide de Zakheim lui-même et des son fils Nathan.

La fresque dans un escalier. Photo Liz Halafa, The Chronicle.

Aujourd’hui, tout cela est terminé. Si la famille Zakheim entend sauver cet ensemble bien connu, à elle de trouver l’argent! Jennifer O’Neill, l’attachée de presse de l’UCSF, cite le chiffre ahurissant de huit millions de dollars, alors que les Italiens vous détachent des fresques comme de rien depuis le XIXe siècle au moins. La dame a même enfoncé le clou en disant que les peintures, forcément fragiles, se verraient irrémédiablement abîmées si on tentait une telle opération (1). Mal lui en a pris! Historien d’art à Los Angeles, Nathan Zakheim a expliqué que l’opération coûterait moins d’un million et demeurerait sans risques. N’empêche que les choses pressent. L’UCSF, jugeant que l’argent serait mieux utilisé contre la Coronavirus, donne trois mois aux Zakheim pour trouver la somme. Il y aura ensuite un délai, au cas où un mécène s’annoncerait. Puis ce seront les bulldozers.

Campagne confessionnelle

La campagne n’en fait pas moins rage. Au cas où vous ne l’auriez pas deviné, les Zakheim constituent des membres éminents de la communauté juive. Celle-ci se déchaîne à juste titre. Et qu’a trouvé université comme parade? Je vous le donne en mille. Certaines fresques choqueraient plusieurs professeur et étudiants. Une nouvelle fois, les «Native Americans» ne se verraient pas représentés à leur avantage, tout comme les missionnaire espagnols. Une représentation inadmissible. «Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage» disait en son temps Molière. Le plus gros tour de passe passe étant tout de même de transformer une œuvre de gauche en œuvre de droite.

Moralité selon moi. Si l’on soignera sans doute un jour la Coronavirus à l’Université de San Francisco, ou en tout cas dans son hôpital, la sottise et la mauvaise foi resteront elles indélébiles au même endroit. Je vous dirai la suite s’il y en a une.

(1) La dame estime du coup qu'un souvenir sous forme de film en 3D suffirait largement.

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