Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Une fresque improvisée de Keith Haring pourrait bientôt disparaître à Barcelone

L'Américain l'avait tracée en février 1989 dans une boîte de nuit. Celle-ci est devenue un club de billard qui va être démoli afin de créer un asile de vieillards.

La fresque reconstituée tracée dans un quartier chaud.

Crédits: Succession Keith Haring, Ville de Barcelone.

C’est du concentré de vie. En 1989, Keith Haring se voyait refusé par le videur d’une boîte de nuit bondée de Barcelone. Heureusement, le DJ officiant aux platines faisait partie de ses admirateurs. Cesar de Mellero a réussi à faire entrer le New-Yorkais et s’est lié d’amitié avec lui. Le lendemain, il l’emmenait dans un quartier chaud de la ville, hanté par les prostituées et les toxicomanes. Prenant de la peinture rouge, le graffeur avait créé une grande fresque contre le sida, dont lui-même devait mourir l’année suivante à 32 ans. L’œuvre n’a bien entendu pas eu la vie longue, vu cet environnement. Mais il en existe une copie certifiée conforme près du Musée d’art moderne. Toujours ces intersections entre le «low» et le «high».

Le soir suivant de février 89, Keith Haring revenait dans la boîte de nuit et demandait à Cesar de libérer suffisamment de place pour pouvoir peindre (en rouge toujours) les murs de sa cabine. Ce qui fut fait. Trois ans plus tard, alors que la «movida» prenait du plomb dans l’aile, la boîte a fermé. Elle a été remplacée par un club de billard. Le directeur de cette dernière n’appréciait guère la fresque, mais il l’a laissée en place. La peinture a donc traversé le temps, ou du moins un bout de celui-ci. Le seul problème est que l’immeuble lui-même devrait aujourd’hui disparaître. Ses décombres devraient laisser place à une maison de retraite, comme le rapporte «The Guardian». Autant dire qu’il semble difficile d’agir, vu le poids des vieillards sur la culpabilité collective.

Attitude schizophrène

Que faire? Arracher la peinture? La vendre ensuite à la Fondation Keith Haring, qui l’a estimée à 80 000 dollars? Obliger à agir la Municipalité de Barcelone, apparemment léthargique, au nom du patrimoine? Nous en sommes aujourd’hui là, ce qui fait réfléchir sur les incohérences de notre société schizophrène. D’une part, elle jette tout par-dessus bord, au nom d’un grand changement de pensée. De l’autre, elle souhaite tout conserver, en particulier ce qui se voyait au départ conçu comme éphémère. L’argent entre il est vrai souvent en jeu. Ce qu’il faut retenir de l’affaire actuelle, se sont surtout, pour certains, les 80 000 dollars flottant dans l'air.

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