Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Une école d'art de San Francisco deva-t-elle vendre ses fresques pour survivre?

Le SFAI, fondé en 1871, est au bord de la fermeture définitive. Son seul bien négociable est constitué par le décor exécuté en 1931 par Diego Rivera. Quid?

Le principal décor de Rivera.

Crédits: Succession Diego Rivera, San Francisco Landmark.

Les fresques exécutées à San Francisco dans les années 1930 par des «muralistes» posent décidément bien de problèmes. Je vous ai parlé en août dernier de celles de Victor Arnautoff au Lycée Washington. Elles ont bien risqué de disparaître, victime d’un politiquement correct devenu fou. Ces œuvres se voyaient condamnées pour racisme alors que leur auteur, un Russe émigré, voulait au contraire dénoncer celui-ci. Une fois cette vérité rétablie, l’école a déclaré que la violence des images faisait peur à certains élèves. Ils risquaient des traumatismes. Pauvres choux! Molière le disait déjà bien dans «Les femmes savantes»: «Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage.» Un accord a fini par être trouvé. Médiocre. L’œuvre d’Arnautoff ne sera pas détruite, mais voilée. Encore une querelle du voile…

Cette fois, ce n’est pas le sujet qui choque. Jugez plutôt! Le San Francisco Art Institute (SFAI) se trouve au bord de la faillite. Un trou géant dans la caisse. Beaucoup de professeurs ont déjà dû se voir congédiés. Il n’est pas entré d’argent pour l’inscription des élèves, vu que les cours se sont vus annulés pour cause pandémie. Une première dette de 16 millions de dollars a été rachetée par l’Université de Californie. Il y a maintenant la suite. Tout coûte. Fondée en 1871, premier établissement de ce type aux Etats-Unis, l’école risque bien de fermer définitivement ses portes. Elle se trouve acculée au néant dans un beau bâtiment inspiré par les couvents sud-américains. Il lui faut faire quelque chose, et le choix se révèle cornélien.

Un peintre très politique

Le seul véritable actif de l’institution reste en effet une fresque, située à l’intérieur du bâtiment. Réalisée en 1931, elle date du séjour de Diego Rivera (1886-1957). Le Mexicain a passé plusieurs années aux Etats-Unis, alors en pleine Crise de 1929. Il y a obtenu des commandes importantes, dont deux à San Francisco. C’est ainsi qu’il a réalisé pour une école d’art son «The Making of a Fresco, Showing the Building of a City». L’homme y montrait ses penchants sociaux. Il voulait mettre en évidence le travail des ouvrier latinos, durement exploités. On sait que l’artiste, tout comme son épouse Frida Kahlo, se voulait proches du Parti Communiste. La chose finira du reste par lui jouer des tours. Deux ans plus tard, en 1933 donc, l’exécution des peintures commanditées par Nelson Rockefeller à New York débouchera sur un krach. Rivera refusera d’enlever au 30, Rockefeller Plaza, une image de Lénine inscrite dans le hall d’entrée du gratte-ciel. Le milliardaire fera recouvrir l’œuvre entier de plâtre. Puis il sollicitera José-Maria Sert pour un nouveau décor. Celui qu’on peut voir aujourd’hui. Heureusement que Sert (auteur en 1937 la grande salle du Palais des Nations à Genève) n’est pas n’importe qui!

La même peinture, vue de près. Photo Joachin  Martinez, Connaissance des Arts.

Mais revenons au SFAI. Il y a donc, étalée sur ses murs et jusqu'ici visible de tous, une œuvre monumentale estimée à 45 millions de dollars. «Notre bien le plus liquide», explique la direction. Il existe aujourd’hui de gros clients pour l’art mexicain de l’immédiat avant-guerre. La direction a donc pensé vendre l’œuvre afin de sauver son existence. Deux possibilités. Soit l’acheteur la laisse sur place. C’eut été le cas si le MoMA de San Francisco avait manifesté des intentions d’achat. Ce qu'il n'a pas fait. Ou alors la fresque se voit arrachée. Techniquement, la chose ne pose aucun problème. Les Italiens vous font admirablement cela depuis le XIXe siècle, arrivant même à séparer la couche picturale du dessin préparatoire, ou «sinopia». Mais il y a le principe. Une école d’art peut-elle dénaturer un lieu que le Conseil de Superviseurs de San Francisco vient de déclarer «point de repère pour la ville»? Le syndicat des professeurs restés en place monte donc aujourd’hui au créneau, avec James Oles comme porte-parole.

Prédominance blanche

Ce dernier a bien des choses à dire. Les principales devraient normalement rester artistiques. Oles préfère cependant appuyer sur le levier moral. Vendre se révélerait contraire aux idées manifestées pendant toute sa vie par Diego Rivera (qui proposait par ailleurs très cher ses services). «L’art n’est pas une marchandise.» Le professeur surfe volontiers en prime sur le politiquement correct. La fresque constitue «un signe donné par un artiste mexicain à une école marquée par la prédominance blanche.» On connaît la chanson. Elle permettrait cependant ici de freiner, voire de stopper la vente d’une œuvre qui se verrait selon moi fatalement découpée en morceaux, même s’il ne s’agit pas d’une réalisation colossale. Or il semble bien que la Boston Private Bank ait été chargée de trouver des clients.

Ceux-ci existent-ils? Apparemment oui. Le site de «Connaissance des arts», que j’ai consulté, parle de George Lucas. Eh oui! Le cinéaste des «Star Wars». Ce dernier utiliserait l’œuvre comme un trophée dans son Musée des arts narratifs, qui devrait ouvrir à Los Angeles en 2022. Le plus simple serait bien sûr de trouver des mécènes privés, qui prendraient la place du MoMA. Des vrais. Désintéressés. Qui laisseraient les peintures où elles sont. San Francisco se trouve après tout près de Silicon Valley, où l’argent coule encore plus vite que les idées. Un seul problème. Comme je vous l’ai déjà dit, les milliardaires des nouvelles technologies ne manifestent aucun intérêt patrimonial, culturel, voire même intellectuel. Il ne faut pas compter sur eux pour empêcher le saccage. Le mot n’est selon moi pas trop fort. Après tout, proportions gardées, c’est comme si le Vatican vendait le plafond de la Sixtine pour éponger des dettes de l’Église (qui se porte financièrement plutôt bien à sa tête).

On verra comment (et surtout où) les choses finissent. Aux Etats-Unis, tout reste possible. On se trouve sur une autre planète.

P.S. Ironie du sort, des fresques badigeonnées de Frédérick Olmsted (1911-1990, c'est le petit-fils du créateur de Central Park portant le même prénom) ont été découvertes et dégagées au SFAI en 2019. Remontant à la fin des années 1930, elles se révèlent de la même veine que celles de Diego Rivera même si leur valeur vénale semble bien inférieure.

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