Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Un tableau inédit du Caravage serait réapparu du côté de Madrid. Un de plus!

L'oeuvre était mise en scène sur une site. Mise à prix 1500 euros. Elle a été retirée au dernier moment. D'où tout un "buzz" médiatique en Italie...

"Le Couronnement d'épines" en question. Sale, sale, sale...

Crédits: DR.

Encore un! Le «Corriere della Sera» annonce, sous la plume de Pierluigi Panza, la découverte d’un nouveau Caravage. L’histoire se situe en Espagne. L’œuvre était proposée dans une vente en ligne kilométrique de la maison Ansorena de Madrid, avec une mise à prix de 1500 euros. Elle portait le numéro 229 sur 1483. Les enchères auraient dû partir le 7 avril. Il n’en a rien été. L’œuvre s’est vue retirée à la dernière minute. Officiellement, les propriétaires éprouvaient des doutes. Ils auraient du coup aimé une nouvelle expertise. Ansorena parlait d’une toile située «dans le cercle de Ribera». Un beau peintre espagnol ayant fait toute sa carrière dans la Naples des débuts du XVIIe siècle.

C’est un antiquaire ibérique qui aurait mis le feu aux poudres. Frappé par ce «Couronnement d’épines» semblant d’une saleté redoutable, il avait cru à une réalisation de Mattia Preti, qui vivait lui à la fin du «seicento». Pensant l’acheter, il a demandé conseil à Vittorio Sgarbi, ce qui n’est pas la meilleure des idées. Vous ne connaissez sans doute pas le personnage, à la fois expert, commissaire d’expositions (en général ratées) et politicien. L’homme intervient souvent dans les télévisions transalpines, se faisant une spécialité d’insulter ses contradicteurs. Il avait déjà connu une dizaine de procès avant de conquérir une mairie sicilienne, Salerni. Ce Bergamasque s’est vu destitué par le gouvernement central en 2012 pour «infiltrations mafieuses». Vittorio a en prime été accusé d’avoir mis à mal les finances de sa cité avec sa propre mafia. Des amis à lui, grassement payés, à des postes-clés… Il avait ici été condamné à tout rembourser (1).

L'instinct qui parle

Bref. Sgarbi a annoncé vouloir acheter le tableau pour lui, l’antiquaire entendant s’arrêter à 100 000 euros. Pour notre trublion aucun doute. C’était un Caravage à faire revenir en Italie avec l’aide d’un investisseur. Il avait des preuves matérielles de ses dires. Une lettre du Caravage datée 1605 et un texte du XVIIe siècle disant que son «Couronnement d’épines» avait fini en Espagne. Jusqu’ici, tout le monde pensait qu’il s’agissait du tableau conservé au Palazzo Bianco de Gênes. Mais l’instinct de Sgarbi avait parlé. L’œuvre génoise n’en constitue que la copie. Tout reste après tout question de conviction intime. Je vous renvoie ici au «Judith et Holoferne» découvert dans un grenier toulousain en 2017, et aussitôt promu «chef-d’œuvre» du maître. On sait que la toile, prévue pour des enchères fracassantes (on parlait de 120 millions d’euros) a fini par se voir elle aussi retirée. Vente privée à un Américain. Apparemment pour environ 30 millions, ce qui fait déjà beaucoup. Abstraction faite de son attribution, le tableau m’avait semblé bien sec.

Le "Caravage" retrouvé à Toulouse. Photo RTS.

Pour le moment on en reste là pour la révélation madrilène. Nicola Spinosa, expert du Caravage, ne délire pas d’enthousiasme. Il pense à une belle réalisation des années 1610-1620 dans la mouvance caravagesque. Si le nettoyage confirmait la piste Ribera, le tableau vaudrait selon lui 200 000 euros. Rien à voir avec une œuvre autographe, qui ne pourrait du coup plus quitter l’Espagne. Sgarbi, avec ses effets de manches habituels, parle déjà de 100 à 150 millions d’euros si les Thyssen se déclaraient. De 40 ou 50 si c’était le Prado (2). Autre oracle, Mina Gregori ne s’est pas encore prononcée. La vieille dame n’en finit plus de découvrir des chefs-d’œuvre qui se dégonflent comme des baudruches, dont une terre cuite froidement donnée à Michel-Ange. Mais il faut dire que Mina vient de fêter ses 97 ans, et qu’elle aimerait terminer en beauté.

Intime conviction

Ces gens ont à leur décharge l’extrême difficulté à se prononcer. Une superbe exposition à la National Gallery de Londres, organisée en 2016, regroupait les émules du Lombard, de Bartolomeo Manfredi à Orazio Borgiani en passant par Cecco del Caravaggio. Tout finissait par se ressembler. Certaines toiles accomplissent ainsi des allers et retour au gré des fameuses convictions intimes. Ainsi en va-t-il pour le célèbre «Narcisse» de la Galleria Barberini de Rome. Caravage? Orazio Gentileschi? Quelqu’un d’autre? Inutile de préciser que le musée s’accroche mordicus au Caravage!

(1) Prudente, la presse italienne parle généralement de Vittorio Sgarbi en termes élogieux ou neutres. On ne sait jamais...
(2) Je vous rappelle qu'il se faisait auparavant fort de le ramener en Italie.

N.B. Depuis que j'ai écrit cet article le 7 avril, Stefano Causa et Cristina Terzaghi (autres spécialistes autoproclamés du maître) se sont ralliés à l'idée d'un vrai Caravage. Les probabilités augmentent! Reste encore à savoir ce que penseront les Anglo-saxons ou les Germaniques. Ils feront pencher la balance. On se croirait pendant les dernières élections américaines!

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