Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Un tableau est restitué en Allemagne pour une "présomption de spoliation"

La toile d'Erich Heckel a sans doute été rachetée par le peintre à un de ses amis afin de lui fournir de l'argent pour émigrer. Mais il y a un doute qui profite aux plaignants.

"Frère et soeur", peint par Erich Heckel en 1913.

Crédits: Vgbildkunst, Succession Erich Heckel.

C’est une affaire de restitution après spoliation. Encore une. Elles se multiplient depuis les début des années 2000, alors que la Seconde Guerre mondiale s’éloigne de plus en plus. En bonne logique, de telles réparations auraient dû se produire à la fin des années 40 et au début de la décennie suivante, quand il y avait encore des victimes vivantes. Aujourd’hui, ce sont des parents parfois très éloignés (comme le permettent les droits allemand et américain) qui reçoivent une œuvre dont ils ont parfois eu connaissance depuis peu. C'est bien tard...

Si je vous parle de l’histoire en cours, c’est parce qu’elle marque un changement de jurisprudence. Sans doute parce qu’elle a eu lieu en Allemagne, un pays hyper culpabilisé, ce qui n’est par exemple pas le cas de l’Autriche. Le contentieux tourne autour d’un tableau de Erich Heckel (1883-1970) intitulé «Frère et sœur». L’œuvre en question a appartenu à un couple juif proche des mouvements expressionnistes, Rosy et Ludwig Fischer. Ils l’ont acquise en 1919, voire 1917. Ludwig est mort en 1922. Rosy quatre ans plus tard. Lors du partage, la toile est revenue à leur fils aîné Max. En 1931, celui-ci décide de s’en défaire. Il le confie à une galerie. Nous sommes avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir. La maison Möller ne trouve pas d’acquéreur. C’est la Crise Elle rend le tableau à Max. Nous sommes en 1934, après la prise du pouvoir par les nazis.

Manque d'une preuve tangible

En 1935, Max perd son travail de journaliste et ses revenus. Il décide d’émigrer. C’est là que se situe le nœud de l’affaire. Apparemment, pour lui rendre service (et parce qu’il avait envie de récupérer son tableau), Erich Heckel rachète l’invendu à son ami. Mais il n’existe pas de preuve tangible. Entre proches, on signe rarement des contrats, surtout à cette époque. Max meurt en 1954, après avoir été déchu de sa nationalité allemande en 1941. Ses héritiers sont les descendants de son frère cadet Ernst. Quant à «Frère et sœur», il a fini en 1967 à la Staatlische Kunstgalerie de Karlsruhe, dans le Bade-Wurtemberg. Il s’agit «apparemment» d’un don de Heckel. Je m’explique mal comment une institution pourrait ignorer le nom d’un de ses bienfaiteurs.

Les descendants d’Ernst ont donc demandé la restitution du tableau. Au départ, ils avaient peu de chance. Et pourtant! Sur la recommandation de la «Commission consultative allemande pour la restitution des biens culturels saisis à la suite de la persécution nazie», ils vont récupérer «Frère et sœur». L’argument est important. Il y a «présomption de spoliation», d’autres biens de Fischer abandonnés en Allemagne ayant été effectivement raflés par les nazis après son départ. Ne pas tenir compte de la possibilité qu’Erich Heckel n’a en réalité peut-être pas racheté le tableau à son ami serait «porter préjudice aux héritiers d’Ernst Fischer». Le doute profite aux victimes, ou plutôt à leurs lointains descendants. Notez qu’ici, ils ne vont pas ici vite sécher leurs larmes pour porter l’œuvre à Christie’s ou à Sotheby’s. «Frère et sœur» rejoindra la collection familiale au Virginia Museum of Fine Arts de Richmond. Un élément qui a peut-être eu son poids.

Renversement juridique

L’affaire Fischer manifeste cependant un renversement juridique. Ce n’est plus au plaignant de prouver qu’il a été spolié, mais à l’autre partie de fournir les preuve qu’une telle spoliation n’a pas eu lieu. Nous sommes ici dans une bonne cause, bien sûr! N’empêche que sur le plan du droit, la présomption d’innocence disparaît face à celle de culpabilité. Un changement dont l’idée se développait déjà théoriquement dans le domaine des restitutions en matière d’arts premiers. Pensez au rapport Farr/Savoy sur l’Afrique! Pendant ce temps, la Fondation Vuitton de Paris espère montrer en 2021 la Collection Morozov, venue de Russie. Il s’agit là d’une évidente spoliation d’après la Révolution de 1917. Mais les Russes se montrent intraitables. Il est vrai que la chose s’appelle chez eux «nationalisation»!

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