Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Un pavé sort sur "Orson Welles au travail" sous l'égide des "Cahiers du Cinéma"

Jean-Pierre Berthomé et François Thomas ont mené l'enquête. Ils racontent les vicissitudes d'un homme chez qui l'échec semblait souvent programmé. D'où les films inachevés...

Welles et Rita Hayworth, qui était alors sa femme, dans "La dame de Shanghai". Une bonne partie du film a été coupée par les producteurs.

Crédits: DR.

Au cinéma comme ailleurs, certains sujets semblent clos. Tout a déjà été dit, ce qui n’empêche apparemment personne d’enfoncer des portes ouvertes. Ainsi en allait-il en apparence d’Orson Welles (1915-1985). Sur le metteur en scène et acteur, nombreux se révèlent les auteurs s'étant exprimés. L’intéressé lui-même a volontiers parlé de sa vie et son œuvre, en grande partie inachevé. «My Lunches With Orson» de Henry Jaglom constitue ainsi un agréable résumé de sa pensée. Originellement paru en anglais courant 2014, le livre a fini par sortir en français. L’ouvrage fourmille d’anecdotes révélatrices.

Orson et Jeanne Moreau dans "The Other Side of the Wind" (1970-1973), inachevé, qui reste inédit pour des questions de droits. Photo DR.

Aussi est-ce avec surprise que l’on découvre aujourd’hui «Orson Welles au travail» de Jean-Pierre Berthomé et François Thomas. Un livre paru sous la bannière des «Cahiers du cinéma», la revue qui avait lancé «la politique des auteurs» au début des années 1950. Ce pavé très illustré part de témoignages et de documents. Il s’agit de montrer comment le cinéaste a oeuvré au jour le jour, en partant au besoin de plannings de tournage. Le lecteur comprend ainsi mieux que la genèse de certains films se soit étirée sur des années. Prenons par exemple son «Othello», où le cinéaste dialogue comme il l’a fait à plusieurs reprises avec Shakespeare. En multipliant les libertés. Les premiers essais sont effectués en 1948. Le film se voit présenté au festival de Cannes en 1952. Ce long-métrage sortira aux Etats-Unis, dans une version remaniée, en 1955. Welles a du coup utilisé quatre actrices successives dans le rôle de Desdémone, et plusieurs pays comme toile de fond. Une partie a été filmée au Maroc, une autre en Italie en multipliant les villes de tournage, de Venise (tout de même!) à Viterbe. Le tout avec trois longues, longues interruptions de travail.

Des ennuis dès le départ

Tout avait pourtant bien commencé pour Welles, proclamé à vingt ans génie du théâtre et de la radio. La RKO, la plus petite des «majors» hollywoodien lui avait offert un contrat de rêve. Le nouveau-venu aurait (presque) tous les droits et toucherait en plus beaucoup d’argent. Mais très vite Welles a multiplié les projets avortés, avant que «Citizen Kane» fasse sensation en 1941. Dès son second film, «La splendeur des Amberson» (1942), les ennuis vont commencer. Ils deviendront vite récurrents. Welles se brouille avec ses producteurs, qui se considèrent comme les véritables auteurs des œuvres. La pellicule se voit remontée sans son accord. La musique parfois changée. Des scènes supposées dérangeantes pour le spectateur sont refaites par d’autres réalisateurs, quand elles ne peuvent pas tout simplement être coupées.

Orson Welles, petit génie de la radio en 1941. Photo DR.

Aucun film par la suite, sauf «The Criminal» (1946) que Welles reniera, n’échappera à des manipulations considérées comme normales par le système hollywoodien. Un système par ailleurs chaotique dans la mesure où les producteurs eux-mêmes se retrouvent promus ou relégués en fonction du succès de leurs «produits». Le véritable désastre ici, c’est qu’aucune version primitive ne se verra conservée dans son intégralité. La chose n’aurait pas coûté un seul dollar. Mais l’ego des firmes leur fait détruire ce qui ne leur a pas convenu. Il manque du coup d’énormes morceaux de «La splendeur des Amberson», de «La dame de Shanghai» (1947) et plus tard des petits bouts de «La soif du mal» (1958), son dernier film tourné aux Etats-Unis à la suite d’un malentendu. Sa vedette Charlton Heston avait compris en signant le contrat qu’il serait dirigé par Welles, alors que ce dernier constituait son partenaire. La star déçue va exiger de l’avoir aussi en tant que metteur en scène… Et ce que voulait à l’époque Charlton!

Autoproductions

Welles va donc passer pour la suite à l’autoproduction, finançant des films avec ses cachets de comédien. Une décision qui va l’amener à accepter n’importe quel rôle, se dévaluant lui-même. D’où les arrêts provisoires en plein tournage. D’où les films stoppés définitivement en plein vol. Aucun cinéaste ne laisse derrière lui autant d’inachevés, souvent bloqués aujourd’hui encore pour des questions de droits financiers. Il y a un «Don Quichotte». «The Deep», tourné en Yougoslavie. «The Other Side of the Wind», où figure notamment Jeanne Moreau. Et j’en passe… Ce gâchis avait commencé dès 1943 au Mexique avec «It’s All True». Un long-métrage dont on a fini par voir des bouts, assez décevants du reste, il y a une vingtaine d’années. Un premier raté qui a vite donné d’Orson le magnifique une image désastreuse sur le plan professionnel. Aux USA surtout, les perdants ne sont pas aimés...

"Othello". Un tournage qui s'est étiré sur cinq ans, usant quatre Desdémone successives. Photo DR.

La question insidieuse que pose néanmoins le livre, remarquablement écrit et étayé par de longues recherches, apparaît pourtant celui de la responsabilité de cet état de fait. En clair, Orson Welles est-il bien la victime d’ignobles marchands de soupe? Ou porte-t-il en partie la culpabilité de ses malheurs? Ce suractif, ce travailleur infatigable, ce prestidigitateur (qu’il fut aussi dans la réalité) n’a-t-il pas constamment joué avec le feu? En lisant attentivement Jean-Pierre Berthoud et François Thomas, le cinéphile découvre qu’il y a un peu des deux. La voie médiane. Comme Erich von Stroheim avant lui, à l’instar de Francis Ford Coppola plus récemment, Welles a toujours voulu voir jusqu’où il pouvait aller trop loin. Il lui aura fallu le risque. L’aventure. L’adrénaline du grand joueur. «Mr Arkadin» (1955), c’est un peu lui.

L'image de lui-même

Il y a hélas aussi chez l’homme un soupçon de masochisme. Celui-ci fait que chacune de ces tentatives comportait dès le départ une idée, acceptée, de probable échec. Welles fournit son grain de sable. Le cinéaste aurait pu louvoyer dans les années 1940 avec Hollywood, comme l’ont fait nombre de ses confrères avec succès. Pour la suite, il lui eut été possible de se lancer dans des entreprises moins ambitieuses. Shakespeare à l’écran, quand on n’a pas un sou, c’est tout de même audacieux! Mais il n’aurait alors plus été Orson Welles. Le prodige et le prodigue. Il est ainsi permis de se demander si l’homme n’a finalement pas tout sacrifié à l’idée qu’il avait de lui-même. Il lui fallait se ressembler.

Pratique

«Orson Welles au travail» de Jean-Pierre Berthomé et François Thomas, édité par les Cahiers du Cinéma, 320 pages.

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