Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Un nouveau Velasquez est-il apparu à Orléans? Les surprises d'une exposition

Organisée autour du "Saint Thomas" restauré du Musée des beaux-arts, une présentation fait sortir deux tableaux en quête d'auteur, dont un inédit.

Le Saint Thomas servant de point de départ.

Crédits: Musée des beaux-arts d'Orléans 2021.

Révélations en cascades. Surprise du chef pour terminer. «Sur les traces du Saint Thomas de Velázquez» montre à Orléans toute l’utilité de «l’exposition-dossier». Un genre en apparence austère. Le seul mot «dossier» a de quoi semer la crainte. Et pourtant, comment la connaissance ne progresserait-elle pas en reliant, en juxtaposant et en comparant des œuvres? Et si possible pour de bon! L’ordinateur, avec ses images plates et ses couleurs aléatoires, ne remplacera jamais tout à fait l’œil, Dieu merci. Il ne peut en la matière que déblayer le terrain.

Mais revenons à Diego Velázquez (1599-1660). Un artiste rare, même s’il ne l’est pas autant que son contemporain Vermeer. Une centaine de toiles tout au plus, avec un noyau fixe et des électrons libres tournant autour. Si les spécialistes patentés du maître, qui possèdent chacun leur «doxa», reconnaissent tous un certain nombre de toiles célèbres, dont «Les fileuses» ou «Les Ménimes», il existe ainsi une nébuleuse. Un flou. Comment considérer les «attribué à» et les «Velázquez et atelier»? Sans compter les nombreuses répliques. Portraitiste de cour, le peintre créait en effet des modèles qu’il convenait de diffuser. Comment se présente le roi d’Espagne aujourd’hui? A quoi ressemble cette année une infante en âge de se voir mariée? Avant la photographie, il fallait bien diffuser ce genre d’informations.

Deux toiles en France

La petite centaine d’œuvres attribuables à Velázquez demeure par ailleurs très concentrée. Il y a bien sûr le Prado, mais aussi Vienne, l’autre capitale des Habsbourg, plus Londres via le collectionnisme du XIXe siècle. En France il se trouve peu de choses. Une double malchance. Le roi Louis-Philippe avait fait constituer sur place, vers 1840, la plus belle collection d’art espagnol jamais vue à l’étranger. Il y avait notamment là 81 toiles données à Zurbarán. Las! Cet ensemble unique fut rendu au roi déchu par le Louvre après la révolution de 1848, puis dispersé en Angleterre après la mort de Louis-Philippe. En 1941, le gouvernement Pétain subit un échange léonin avec l’Espagne dictatoriale du général Franco. La «Dame d’Elche», trésor archéologique, et la célèbre «Assomption» de Murillo partirent ainsi pour Madrid contre… un Velázquez d’atelier. La grande toile représentant la reine Marie-Anne s’est vue rétrogradée depuis.

Le Saint Simon qui vient d'apparaître. Photo. DR.

Il n’existe plus du coup que deux Velázquez «plein pot» en France. L’un à Rouen, qui possède son «Démocrite, ou l’astronome». L’autre au Musée des beaux-arts d'Orléans depuis 1843. Une toile donnée au maître depuis 1920 seulement. Il s’agit en effet d’une création de jeunesse, alors que le débutant travaillait à Séville. Il donnait alors dans un caravagisme doux, en choisissant des sujets populaires. Son «Saint Thomas» sort de la rue. L’artiste, âgé de 20 ou 21 ans, s’y révélait cependant déjà au sommet de sa forme. Il n’avait pas encore subi la mue aristocratique qui allait l’amener à un impressionnisme argenté, avec une touche de plus en plus légère. On comprend que le Louvre ait tenté en 1970 de s’emparer de ce chef-d’œuvre précoce en exerçant des pressions sur le maire de l’époque, qui a su résister. Le courrier échangé figure dans l’actuelle exposition.

De l'"apostolado"

Un «Saint Thomas», symbole du doute, ne vient généralement pas seul. Il fait partie dans l’Espagne du XVIIe siècle d’un «Apostolado» montrant bien sûr les apôtres, mais aussi parfois le Christ, la Vierge ou Saint Paul (1). Il fallait donc lui chercher des petits frères. Il s’est ainsi trouvé un «Saint Paul» à Barcelone. Plus une tête découpée (un morceau, donc) au Prado. Il subsiste donc des manques. Proposée à Orléans par Corentin Dury, l’actuelle exposition propose avec beaucoup de prudence un «Saint Philippe» dans cette manifestation adoubée par Guillaume Kientz. Un monsieur qui a conservé les peintures hispaniques du Louvre avant de se retrouver au Kimbell de Fort Worth, puis à l’Hispanic Society de New York (2). Ce beau tableau se voit ainsi donné au maître et à son atelier. Un atelier qu’il aurait donc dirigé âgé d’à peine vingt ans.

Le montage de l'exposition. Au fond, quelques Ribera. Photo Orléans-Métropole 2021.

Les comparaisons n’apparaissent pas faciles à Orléans, qui dispense sur fond rouge pompéien radiographies, gravures et tableaux de comparaisons parfois dus à des artistes aussi importants que Juan de Ribera (avec deux toiles magnifiques!) ou Luis Tristan. Il faut dire que, si le tableau maison apparaît rutilant depuis son nettoyage par Cinzia Pasquali en 2018, il n’en va pas de même pour celui de Barcelone, noirâtre, et celui de Madrid, bien sombre. L’état de conservation fait toujours beaucoup. Il influe la vision. On reste ainsi étonné de voir le «Saint Philippe» nouveau, qui appartient à un privé, aussi sobre de couleurs. En général, les restaurateurs, surtout anglo-saxons, en font des tonnes pour une œuvre potentiellement aussi chère.

Changement de nationalité

Tout cela aurait suffit à retenir l’attention, d’autant plus que l’exposition se voit fort bien faite et mise en scène dans l'institution actuellement dirigée par Olivia Voisin. Mais il y a eu le coup de théâtre final. Depuis le 2 juillet, un cinquième apôtre brille sur les murs de l’immense salle souterraine dédiée aux présentations temporaires d’Orléans. Il s’agit cette fois d’un «Saint Simon», apparemment surgi du néant. L'œuvre était en fait connue depuis 1997. Elle a changé non pas d’identité, mais de passeport. La toile se voyait donnée au départ au Néerlandais caravagesque Dirk van Baburen (1595-1624). Un homme dont les réalisations conservées se font elles aussi très rares. Les experts se tâtent. Guillaume Kientz, à qui l’œuvre a été signalée, se montre enthousiaste. Il va publier un long article savant sur cet ajout au corpus. Avec bien sûr la mention «et atelier». On n’est jamais trop prudent!

(1) Je vous ai parlé des «apostolado» à propos d’une exposition tenue à Rennes en 2015.
(2) Guillaume Kientz était le commissaire de la grande rétrospective Velázquez au Grand Palais parisien en 2015.

Pratique

«Sur les traces du Saint Thomas de Velázquez», Musée des beaux-arts, 1, rue Ferdinand-Rabier, Orléans, jusqu’au 14 novembre. Tél. 00332 38 79 31 83, site www.orleans-metropole.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Catalogue édité par In Fine.

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