Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Un musée néerlandais paie son tableau trois millions par Internet... à un hackeur

Le procès est arrivé à son acte central. Le Rijksmuseum de Twenthe a payé un Constable, sans vérifier, à une galerie londonienne sur un mystérieux compte de Hongkong.

Le Constable en question, pour lequel le vendeur réel n'a pas touché un sou.

Crédits: DR.

Je présume qu’en bons lecteurs du site de «Bilan», vous croyez dur comme fer aux nouvelles technologies et à leurs mirages informatiques. Immatérialité. Immédiateté. Virtualité. Et autres fariboles... Je vais donc vous raconter une petite histoire survenue dans le marché de l’art. Elle vient d’arriver en justice à l’une de ses étapes décisives. Le dernier acte du vaudeville n’a pas encore été joué, mais il y aura forcément un cocu dans cette sombre affaire. Lisez plutôt.

Nous sommes en mars 2018. La TEFAF de Maastricht vient d’ouvrir ses portes au MECC. Je vous rappelle qu’il s’agit là de la plus importante foire généraliste du monde. Autant dire que c’est, à l’échelle culturelle, l’équivalent d’un grand magasin pour multi-millionnaires (ou plus). Parmi les clients potentiels se trouve le Rijksmuseum Twenthe d’Enschede, aux Pays-Bas. Une institution peu connue, certes, mais richement dotée. Il s’agit d’un musée privé fondé en 1927 par un roi du textile, le baron Jan Bernard van Heeke. Un lieu érigé en fondation en 1996, et qui a bien failli disparaître corps et bien quatre ans plus tard. Le bâtiment a été ravagé par le feu en 2000 à cause d’un feu d’artifice tiré un peu trop près… On se croirait à Genève quand les réserves du Musée d’art et d’histoire ont brûlé le 2 août 1987 au Palais Wilson.

Prix d'ami à 2 850 000 euros

Le directeur du «Rijks» en question se nomme Arnoud Odding. Son œil de lynx est attiré dans le stand de Dickinson par un paysage de John Constable (1776-1837). L’un des plus grand artistes anglais, dont l’immense popularité semble cependant en baisse depuis quelques décennies. Le tableau possède un titre un peu long, je le confesse. Il s’appelle «A View of Hampstaed Heath, Child’s Hill, Harrow in the Distance». La toile date de 1824. Le directeur et le marchand entament les pourparlers. Mais vous savez comment sont aujourd’hui les conservateurs. Aucune idée de la valeur de l’argent! L’accord se fait sur une somme de 2 850 000 euros. Un prix d’amis sans doute, mais la maison Dickinson ne me semble pas du genre à faire des cadeaux. Même si elle reste de fondation récente (1993), son établissement se situe à Jermyn Street, tout près de la Royal Academy de Londres. Il garantit du coup sa respectabilité. Son «standing». Nous sommes chez des gentlemen et non dans un souk.

Le Rijksmuseum Twenthe d'Entschede. Photo DR.

Le tableau est livré assez rapidement aux Pays-Bas. Le «Rijks» en a besoin pour un appel de fonds. Les éventuels donateurs doivent après tout savoir de quoi il retourne avant de mettre la main au porte-monnaie. La petite facture arrive par Internet. Le musée paie comme ça. De confiance. Sans vérifier. Et on y va! Vous avez deviné la suite. Un hacker s’est mis sur la ligne. La banque à laquelle il faut virer l’argent se situe selon lui à Hongkong. Une chose qui ne surprend pas une seconde les clients néerlandais. Moi, j’aurais enquêté à leur place. Pourquoi Hongkong? C’est louche… Pour tout dire, j’aurais exigé un virement de banque à banque après avoir reçu une vraie facture par la poste. Vous en avez au maximum pour 50 euros de frais.

Connexion sûre

Inutile de préciser que l’argent n’est jamais arrivé sur le compte de Dickinson, qui a intenté un procès au «Rijks» après avoir longtemps attendu. Celui-ci a répliqué que sa connexion Internet était sûre, ce qui ne semble manifestement pas le cas. L’affaire a été portée devant la London High Court, prié de statuer. Et celui-ci, au bout de deux ans, a fini par déclarer que le marchand était dans son droit et le musée dans son tort. L’affaire n’en restera bien sûr pas là. Le «Rijks» va contre-attaquer sur d’autres bases, tenues secrètes. Il n’a aucune envie de rendre le tableau ou de devoir le régler une seconde fois. Trois millions de francs, après tout,c’est tout de même trois millions!

Un stand de Dickinson à Maastricht. C'est hélas ici celui de 2016. Photo DR.

Une troisième partie risque bien d’entrer dans l’arène. C’est le légitime propriétaire. Comme cela arrive souvent de nos jours, la toile de Constable était en dépôt chez Dickinson, apportée par un collectionneur. Au galeriste de trouver un acheteur et de prélever sa part du butin. Car vous vous en doutez bien. Au milieu de cette bataille juridique, cet ayant-droit n’a touché ni une livre, ni un euro. Il doit maintenant attendre sagement jusqu’à la décision de la juridiction supérieure. D’ici là, il n’a droit ni à un sou, ni à récupérer son tableau, ni à le vendre. On espère au moins que ce dernier fera, pendant tout ce temps. la joie des rares visiteurs du Rijksmuseum de Twenthe.

Alors avant de vous délester d’un gros montant via Internet, réfléchissez peut-être à deux fois!

P.S. Cette histoire m’a été racontée à Genève. J’ai vérifié les détails sur le site en français du journal «De Standaard». 

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