Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Un livre pour la tapisserie tirée de "La Cène" de Vinci aujourd'hui exposée à Amboise

La tenture a été commandée du vivant de l'artiste par François Ier. Vinci était alors son hôte. Le peintre a brièvement passé par Genève en 1516 entre l'Italie et la France.

L'oeuvre, qui "fait" une cinquantaine de mètres carrés.

Crédits: DR

S'il y a un art qui a perdu en prestige, c'est bien la tapisserie. Au Moyen Age et à la Renaissance, quand les princes étaient aussi itinérants que nos actuels jet-setteurs, il s'agissait de la forme la plus prisée. D'une part, il s'agissait là d'un décor transportable. De l'autre, l'acheteur s'était offert non pas de l'imagination mais du temps. Les années nécessaires à la confection de certaines tentures faisaient l'essentiel du prix. Une idée rejetée par notre époque, qui a ôté toute valeur au travail manuel. Le design me semble la forme la plus caricaturale de ce radical changement d'opinion. Il y a quelques siècles, ce qui sort aujourd'hui d'une machine aurait paru juste bon à jeter.

Le Clos Lussé, où mourut Léonard de Vinci en 1519 (désolé, ce n'était pas dans les bras de François Ier, comme le veut la légende!) abrite pour quelques jours encore (1) une immense tapisserie. Elle a été réalisée à la fin des années 1510, alors que le maître vivait à Amboise, près de l'un des châteaux royaux. Il s'agissait d'une commande faite par François Ier et son omniprésente mère Louise de Savoie à un atelier aujourd'hui inconnu, sans doute situé en Flandres. Le but était d'avoir une copie, plus grande que nature, de «La Cène» de Santa Maria delle Grazie de Milan, alors en parfait état. La pièce mesure en effet 513 centimètres de haut sur 910 de large. Le souverain gardait alors ses prétentions sur la Lombardie. Elles disparaîtront après la défaite de Pavie en 1525.

Donnée au pape

Etait-ce là un mauvais souvenir? Toujours est-il que l'oeuvre a très vite quitté les collections royales. En 1533, François en a fait cadeau au pape Clément VII, oncle de la jeune Catherine de Médicis qui épousait alors son fils cadet. Un adolescent nullement destiné à régner. On connaît la suite de l'histoire, qui restait alors à écrire. Toujours est-il que ce monument de laine et de soie se trouve aujourd'hui au Vatican, qui l'expose ordinairement dans sa pinacothèque auprès des Raphaël. Il aura fallu le tonitruant anniversaire de la mort de Vinci et l'urgent besoin d'une restauration pour que la tapisserie sorte de son abri habituel, il est vrai prestigieux.

Un dossier sur la restauration accompagne l'énorme livre consacré au sujet. On ne pouvait pas faire petit avec quelques chose d'aussi grand. Après toutes les préfaces d'usage, dont il est permis de se demander si elles ont vocation d'être lues, près de dix auteurs y vont de leur article. Les Italiens ont donné dans le ton savant, avec beaucoup de notes. Ils s'adressent à un public que l'on eut qualifié jadis de «choisi».

Un long voyage

D'autres contributions se révèlent plus accessibles. J'ai ainsi été passionné par celle de Jan Sammer sur «le voyage de Rome à Amboise de Léonard de Vinci». Factuelle, avec ce qu'il faut tout de même de suppositions pour boucher les lacunes de nos connaissances. J'ai ainsi appris que la caravane Vinci, dirigée par Antonio Maria Pallavicini pour amener l'artiste à Amboise en 1516, avait sans nul doute pris l'itinéraire en trente-cinq relais de poste menant de Milan à Lyon. Cette route passait par Genève. Une note du «Codex Atlanticus» le confirme. Vinci y parle de l'église Saint-Jean, aujourd'hui réduite à des fondations du côté de Saint-Jean, et de Saint-Gervais. Il a même esquissé un bastion et montré «l'eau du fleuve se fracassant contre un mur de rétention». Le peintre et ses compagnons gagnèrent ensuite Roanne pour pouvoir emprunter la Loire...

Luxueux, l'ouvrage bénéficie bien sûr de nombreuses illustrations. Les dernières d'entre elles forment la catalogue proprement dit de l'exposition actuelle.

(1) La présentation dure jusqu'au 8 septembre.

Pratique

«La Cène de Léonard de Vinci, Un chef-d'oeuvre d'or et de soie pour François Ier», sous la direction de Pietro C. Marani, aux Editions Skira, 248 pages.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."