Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Un livre de Mathieu Macheret veut aujourd'hui remettre en selle le cinéaste Josef von Sternberg

Le réalisateur (1894-1969) subit une sorte d'éclipse, alors qu'il était adulé dans les années 1960. Il a donné avant-guerre le cinéma le plus baroque qui soit.

Clive Brook et Marlene Dietrich à bord du "Shanghai Express" (1932)

Crédits: DR.

L’histoire du cinéma n’en finit plus de se faire et de se défaire. Elle se modifie au gré des générations. Il s’agit là des progrès de la recherche comme de modifications du goût. Tous les dix ou vingt ans, nous regardons les choses différemment. Certains cinéastes montent au pinacle, tandis que d’autres sortent de notre champ de vision. Il existe une forme de rotation. La chose vaut en particulier pour les films hollywoodiens de la grande époque. Il y a eu les années John Ford ou Frank Capra, juste après la guerre. La «politique des auteurs», menée au début des années 1950 par le mensuel «Les Cahiers du cinéma», a imposé Raoul Walsh, Nicholas Ray et Alfred Hitchcock. Puis sont venus des réalisateurs plus jeunes, de Martin Scorsese à Brian de Palma. Aujourd’hui, je demeurerais bien en peine de vous dire où nous en sommes. La vague de la «cinéphilie» classique, lancée par la fréquentation à haute dose des cinémathèques après 1945, me semble en effet avoir nettement reflué.

"Underworld" (1927). Le premier film de gangsters et les premiers serpentins chez Sternberg. Photo DR.

Il sort cependant encore des livres sur le cinéma des années 1930, 1940 ou 1950. Mais moins aussi. Cela peut sembler logique. C’est donc presque avec surprise que l’on remarque aujourd’hui en librairie l’ouvrage de Mathieu Macheret sur Josef von Sternberg, sous -titré «les jungles hallucinées». Le metteur en scène n’est plus en vogue, comme il l’a été vers 1965. Le public a passé à autre chose. Les jeunes ne s’intéressent guère aux longs-métrages en noir et blanc. Et pourtant… La magie semble avoir opéré quand la Cinémathèque française a proposé en 2016 ce qui subsiste de la filmographie, au départ déjà restreinte, de Sternberg (1). La preuve! L’ouvrage de Macheret, critique au «Monde» et membre des «Cahiers du cinéma», est issu de ces projections devenues confidentielles. Nous ne sommes plus au temps d’Henri Langlois, quand un renvoi de directeur de cinémathèque (c'était en 1967) pouvait devenir une cause populaire et une affaire d’État.

L'apport viennois

Sternberg est né à Vienne en 1894. Prénom réel Jonas. Pas de particule. Famille juive. L’homme s’est inventé lui-même, comme son contemporain Erich von Stroheim. Il fait du coup partie de ce monde austro-hongrois qui a tant compté dans l’édification du cinéma américain avec Otto Preminger, Fritz Lang ou Billy Wilder. Bien qu’il ait grandi aux Etats-Unis, ses attaches avec l’Europe sont toujours restées fortes. On peut parler avec lui d’un cinéma d’émigré. La plupart de ses œuvres, du moins au temps du parlant, se passent ainsi en Autriche, en Russie ou en Espagne, quand elles ne se situent pas en Chine. «Shanghai Express», «The Shanghai Gesture», «Macao»…

Marlene Dietrich quitte le carnaval. "The Devil Is a Woman", 1935. Photo DR.

L’homme a commencé tout au bas de l’échelle cinématographique à la fin des années 1910. Il est par la suite devenu un assistant coté, au point de terminer certains films en difficulté. Son premier long-métrage, indépendant, se voit tourné en 1925 avec 4800 dollars. Il est remarqué par Chaplin, qui lui confie un projet mené à bien, mais jamais diffusé. C’est le départ d’une suite de problèmes avec le système hollywoodien. Au cours d’une carrière en dents de scie, Sternberg se fait renvoyer plusieurs fois. Ses films se voient terminés à leur tour par d’autres. L’un des plus coûteux, «I Claudius» en 1937, reste à jamais inachevé. Comme au début, l’homme va en revanche participer anonymement à diverses aventures. Il «conseille». Son seul moment de gloire réelle se situe entre 1927, quand il tourne «Underworld», le tout premier film de gangsters, et «The Devil Is a Woman», qui marque en 1935 la fin de sa collaboration de sept titres avec Marlene Dietrich. Une actrice  connue en Allemagne, qu’il a lancée sur le plan mondial avec «L’Ange bleu» en 1930.

Un monde artificiel

Mathieu Macheret détaille cette trajectoire accidentée, cousine de celle d’Erich von Stroheim. Elle se termine étrangement en 1953 par une œuvre réalisée au Japon et en japonais. Comme Stroheim, Sternberg est un dictateur. Il veut tout maîtriser dans un monde de studio. «Anatahan», sa dernière œuvre, propose du coup une jungle reconstituée en intérieurs, de la manière la plus irréaliste qui soit. Et c’est bien là ce qui a posé problème dès l’époque. Chez Sternberg, rien ne se veut vrai. Nous contemplons un monde artificiel, au sens premier du terme. Quelque chose de fondamentalement opposé à l'état de nature. D’où l’importance accordée au décor, aux costumes et surtout à la photographie, que Sternberg assume parfois lui-même au mépris des lois syndicales. Comme le souligne Mathieu Macheret, la forme est ici le fond. Une chose qui faisait classer Sternberg par Scorsese, dans l’histoire du cinéma américain qu’il a compilée en 1995 pour la TV parmi «les iconoclastes». «Trop d’esthétisme constitue une forme d’iconoclasme.»

Gene Tierney et Ona Munson, "The Shanghai gesture", 1941. Photo DR.

Chez le réalisateur, comme le note l’auteur à propos de «The Shanghai Gesture» (un record de baroque à la sauce asiatique), on n’y comprend parfois rien. Le scénario reste secondaire. L’essentiel, ce sont des ambiances, volontiers moites et décadentes. Des figures féminines croulant sous les parures. Un sentiment amoureux diffus, et en général déçu. Comme en témoignent «L’Ange bleu» ou «The Devil Is a Woman», il s’agit d’un cinéma aussi masochiste que celui que Stroheim peut se révéler sadique. Les personnages courent voluptueusement à la catastrophe dans un univers saturé de grilles, d’ombres, de silhouettes, de filets et de serpentins. Le cinéma de Sternberg peut ainsi se décrire comme une aventure de la lumière. Il a ainsi donné selon Mathieu Macheret «quelques-uns des plus beaux films du monde».

Le cinéaste et non l'homme

Notons pour terminer que l’historien du 7e art n’aborde jamais le personnage que comme artiste. Aucune vie privée. Nulle existence personnelle. Sternberg a pourtant beaucoup enseigné. Il a donné un livre de souvenirs un peu vengeur à la fin de sa vie, qui s’est terminée en 1969. Il faut dire que la critique américaine l’aura incendié dans la mesure où elle n’aime (c’est aujourd’hui toujours le cas) que les films se voulant sérieux. On se saura rien des goûts profonds de l’homme non plus. Cet amateur de surcharges se sera pourtant fait construire en 1935 l’une des maisons les plus modernistes de Richard Neutra. Pour Macheret, l’homme reste le seul cinéaste. Il est vrai qu’il s’agissait, après une éclipse, de réhabiliter ce dernier. Il y parvient sans peine, même si l'ouvrage reste destiné à un tout petit public. Le fan club.

Robert Mitchum dans "Macao" 1951. On n'y comprend rien. Photo DR.

(1) Plusieurs titres muets, jugés importants à l’époque, sont perdus. Sans doute définitivement.

Pratique

«Josef von Sternberg, Les jungles hallucinées» de Mathieu Macheret, aux Editions Capricci, 2143 pages. Pas d’illustrations.

Josef von Sternberg. Photo DR.

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