Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Un immense palais assyrien a été trouvé sous les ruines d'une mosquée de Mossoul

Une équipe allemande a cinq ans pour faire de l'archéologie préventive en Irak. L'idée est de rendre visible les vestiges d'un édifice mesurant 450 mètres de long.

La base d'un taureau ailé.

Crédits: Université de Heidelberg.

On dit en général (et souvent dans le vide) que d’un mal peut surgir un bien. Il faudrait ici tourner sept fois la langue dans sa bouche avant d’oser une telle affirmation. Nous sommes en effet à Mossoul. Si la ville irakienne a bien donné son nom jadis à la mousseline, elle se souvient surtout des années 2010 durant lesquelles elle a vécu sous la dictature de l’État islamique. Mieux qu’Attila, celui-ci a tout détruit sur son passage. Il a fait exploser non seulement des restes antiques, mais des mosquées insuffisamment orthodoxes à ses yeux. Le 26 juin 2017, au moment de sa déconfiture, il a encore réussi à faire s’effondrer la célébrissime mosquée al-Nouri, au minaret penché. Sa reconstruction a commencé en décembre 2018 pour un chantier supposé se terminer en 2023. Mais ce ne sera plus la même chose… Notez que tout le monde oublie. Pour les adolescents russes, la cathédrale Saint-Sauveur de Moscou est la vraie, alors qu’il s’agit d’une reconstruction des années 2000. Idem pour Dresde.

Ce n’est pas de ce monument dont il va aujourd’hui être question. La découverte actuelle se situe sous un autre lieu de culte dynamité, dont je ne suis pas arrivé à retrouver le nom. Là aussi, une restitution est envisagée. Plus ou moins à l’identique. Mais il s’agissait avant de tâter le terrain, au sens propre du terme. Mossoul est une cité construite sur plusieurs autres villes détruites par les Babyloniens, puis les Mèdes. C’est loin tout cela. Plus de deux mille ans. Un permis de fouilles a donc été donné à des chercheurs de l’université allemande de Heidelberg. L’accord pouvait sembler honnête. L’équipe étrangère aurait cinq ans pour mener ses travaux à bien. Puis elle rendrait le terrain, et les bâtisseurs se mettraient au boulot. Fondations puis construction. C’est ce que l’on appelle en Europe de l’archéologie préventive.

Taureaux ailés

Les découvertes effectuées ont excédé de très loin les prévisions. Je dirais même qu’elles ont dépassé les espoirs les plus fous. L’équipe dirigée par Peter Miglus est partie des trous creusés dans le sol par l’EI. Folle de Dieu peut-être, mais pas folle en ce qui concerne les sources d’approvisionnements financiers, l’organisation s’était mise en quête d’objets vendables sur le marché noir. Elle en avait apparemment trouvé, même si les filières seront à mon avis difficiles à reconstituer. Ces galeries, mesurant environ 70 centimètres de haut, ont mené les scientifiques bien plus loin. Sous la mosquée se trouvaient les restes d’un gigantesque palais assyrien. Assez bien conservé. Un édifice du niveau de ceux trouvés au milieu du XIXe siècle par des archéologues français ou anglais à Ninive ou à Khorsabad. Des édifices de taille pharaonique (même si nous sommes en Mésopotamie), dont les sculptures en pierre gypseuse ont fini au Louvre ou au British Museum. Pensez aux fameux taureaux ailés!

L'une des inscriptions en cunéiformes découvertes. Photo Université de Heidelberg.

Qu’ont trouvé les savants allemands à Mossoul? Eh bien des taureaux ailés, précisément! Des statues analogues à celle que les islamistes ont détruit à grand spectacle (on ne dira jamais combien de crimes culturels ont été conçus et perpétrés pour Youtube) au musée de la cité. Ces grosses bêtes précédaient une salle immense. Cinquante-cinq mètres de long. C’est là que le roi recevait ses sujets ou ses vassaux, juché sur une estrade de cinq mètres de haut. Assarhadon devait avoir ici fière allure, alors qu’il régnait entre 680 et 669 avant notre ère. L’avantage, avec les Assyriens, c’est en effet qu’ils laissaient des inscriptions en cunéiformes partout. On sait donc tout, à condition de pouvoir lire cette écriture en forme de clous, bien sûr. C’est donc bien Assrhadon qui a construit ce bâtiment mesurant en tout 450 mètres sur 200 ou 300 (on ne sait pas encore). Deux fois ou presque Versailles! Il faut dire que le souverain ne partait pas de rien. Il avait utilisé pour ce faire un ancien arsenal conçu vers 700 avant Jésus-Christ par Sennachérib afin de garder des armes comme des biens et entraîner ses chevaux de bataille.

Première communication

Pour le moment, le «team» reste donc en plein travaux, aujourd’hui stoppés par la pandémie qui risque de raccourcir les temps de fouilles. Les archéologues font leurs première communications à un public pour l’instant cultivé. Je tire ainsi mes informations du «Tagesspiegel» de Berlin. Le message de Peter Miglus et de ses collaborateurs est bien sûr avant tout de souligner en Occident l’importance de la découverte. Une importance mesurable en chiffres. «La salle du trône est la plus grande de l’empire assyrien découverte à ce jour.» Il faut donc la conserver, même si les Perses ont fait bien plus vaste par la suite avec leurs «apadana», dont la plus célèbre se trouve à Persépolis.

Peter Miglus. Photo Université de Heidelberg.

L’idée est donc de rendre par la suite ces vestiges accessibles. Du moins ceux qui auront été mis au jour. «Nous avons beaucoup de travail à accomplir, mais nous ne disposons plus de beaucoup de temps pour le faire», a déclaré Miglus dans l’espoir sans doute de se voir entendu, même si l’Unesco ne constitue plus aujourd’hui qu’une sourde oreille. Pour Stefan Maus, professeur d’assyriologie à Heidelberg, interviewé par le «Tagesspiegel», il faudrait arriver à tout concilier. «Notre idée est de réunir en un seul ensemble la mosquée reconstruite et le palais royal assyrien. Il serait ainsi possible de réconcilier l’Islam et l’Orient antique.»

Et que pensent les Irakiens?

Reste à savoir ce que les Irakiens, qui ont aujourd’hui d’autres soucis, pensent de la chose. Mais après tout l’Assyrie fait partie de leur Histoire. C’est un peu pour les en punir du reste que l’EI a fait tant de ravages et de destructions. Et puis il y aura un jour (mais quand?) un tourisme à régénérer. Après tout les Iraniens, si pieux musulmans qu’ils se veulent, se font des devises en utilisant Persépolis et d’autre sites païens. Il existe toujours des accommodements avec le Ciel. Et faute avouée est à demi pardonnée...

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