Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Un gros livre raconte Alice Pauli et sa galerie lausannoise depuis 1962. Histoire d'une réussite

Plusieurs auteurs se succèdent pour évoquer la femme, la marchande et la passeuse d'art. L'ouvrage est une réussite bien mise en pages par le graphiste Werner Jeker.

Alice Pauli et Pierre Soulages en 2018.

Crédits: Photo tirée du livre.

Miracle! Aujourd’hui, on sait. Jusqu’ici, la date de naissance d’Alice Pauli restait l’un de secrets les mieux gardés de Suisse. Le réduit militaire alpin n’était rien à côté. Même Wikipédia éludait la chose. Chacun faisait du coup ses supputations. Il était admis une fois pour toutes que la galeriste vaudoise allait vers ses 80 ans. Je me souviens d’avoir posé il y a quelques années la question à son collègue François Ditesheim. Le Neuchâtelois m’avait répondu que c’était lui qui allait devenir octogénaire et qu’il l’avait toujours connue âgée. Il la voyait déjà nonagénaire. Avec le livre consacré à la femme et à la «passeuse», tout s’éclaircit. «Alice Bucher est née en 1922 à Moutier» (1). Voilà qui lui donne en plus une origine. Je n’imaginait pas Jurassienne celle qu’on a toujours connue sous le nom de son mari Pierre Pauli.

Avec «Alice Pauli, Une galerie 1962-2020», la Lausannoise d’adoption reçoit aujourd'hui son pavé. Un ouvrage illustré remarquablement  mis en pages par Werner Jeker. Un graphiste que l’on ne voit plus assez souvent. Plusieurs auteurs se succèdent, avant que les artistes ne prennent la relève pour parler de celle qui les a encouragés, maternés et parfois un peu gourmandés. Tous la connaissent depuis longtemps. Alice ne prend d’ailleurs plus de nouveaux poulains, même si un coup de cœur est vite arrivé. Les anciens ont peu à peu pris de la bouteille. Je ne parle pas de Pierre Soulages, à qui le nom de Madame Pauli reste associé et qui vient de fêter ses 100ans. Mais de Giuseppe Penone. De Fabienne Verdier, qui ne répond jamais au courrier et que la galeriste à dû relancer jusque dans son atelier pour la convaincre. De Rebecca Horn. De Philippe Cognée. De Mimmo Paladino. Bref, de ceux qui ont remplacé la première génération. Alice a été liée auparavant à Mark Tobey, à Julius Bissier, à Veira da Silva ou à ce Jean Lurçat avec qui tout a commencé.

Débuts dans l'horlogerie

En 1962, année d’inauguration de la galerie, Alice Pauli a donc 40 ans. Elle a fatalement connu une autre vie. Fille d’un père «dans les moteurs, il a un garage et une entreprise de transports», comme l’explique dans son texte biographique Laurent Wolf, elle sort d’une famille sans rapport avec l’art. Tout commence pour elle avec un apprentissage commercial dans une entreprise d’horlogerie. Douée, elle grimpe peu à peu les échelons dans la maison. Elle en devient même la représentante. La chose la fait voyager, notamment aux Etats-Unis. Nous sommes vers 1950. C’est là quelle découvre les musées. A Londres, une exposition sur «Le renouveau de la tapisserie française» lui sert de déclic. Les tissages deviennent sa première passion. La chose aurait pu demeurer sans suites pratiques. Mais c’est alors qu’elle rencontre dans le cadre de son travail le graphiste Pierre Pauli. Mariage en 1954. Naissance de leur fils Olivier en 1955.

Alice Pauli, telle qu'on la connaît. Photo RTS.

Le couple va organiser plusieurs présentations de pièces de Lurçat, en commençant par Lausanne. Le Français, à la tête de ce que l’on n’appelle pas encore un réseau, leur signale des frémissements textiles à l’Est. En Pologne particulièrement. En 1962 peut ainsi naître dans la capitale vaudoise la Biennale de la Tapisserie. Elle durera jusqu’en 1995. Un rendez-vous incontournable, à une époque où il n’en existe pas tant que ça. J’ai ainsi vu la plupart d’entre elles dans l’ancien Musée cantonal des beaux-arts à Rumine. Les pièces présentées quittaient peu à peu les murs pour devenir des installations. Les Pauli pensent alors à une galerie. De collectionneuse, Alice devient marchande. Une commerçante très douée. Il faut la voir aujourd’hui encore à Art/Basel, dont elle a fait toutes les éditions sauf deux. Sa passion se révèle telle que la femme en oublie sa chaise roulante. Elle est debout, discutant le bout de gras. Faire des affaires en vendant des gens quelle aime et qu'elle admire, c’est mieux que Lourdes pour Alice Pauli!

Galeries-pilotes

Mais revenons aux années 60. Il y a l’expérience des galeries-pilotes à Lausanne. La première foire d’art européenne, bien avant Bâle, Cologne et les myriades de salons se bousculant aujourd’hui. L’expérience a lieu plusieurs fois entre 1962 et 1970. La galerie Pauli fait bien sûr partie des vaisseaux-pilotes. C’est encore autrement un lieu intime, à l’étage comme chez les Vallotton. L’adresse est de plus en plus largement connue bien sûr, bien au-delà du noyau des clients fidèles. Le lieu manque pourtant d’envergure. La chose devient patente quand les plasticiens vont tendre à sans cesse accroître la dimension de leurs œuvres. En 1990, Alice Pauli, veuve depuis déjà vingt ans, franchit le pas. Elle s’installe au Flon, rue du Port-Franc. Un quartier alors en pleins bouleversements. Les entrepôts laissent le champ libre aux lofts et aux magasins branchés. La galerie se reste à l’étage, certes, mais elle se voit dotée d’infiniment plus de mètres carrés.

Dans la galerie du Flon avec les Poirier. Photo Galerie Alice Pauli.

Derrière ce déménagement, il y a un artiste, Soulages qui fait l’ouverture. Mais aussi la génération montante. Après avoir travaillé à la rubrique économique de «La Tribune de Genève», où il occupait un bureau à côté du mien (on s’est très bien entendu, pour autant qu’on puisse s’entendre avec moi), puis à la Télévision romande, Olivier Pauli a rejoint sa mère. Il s’occupe des "jeunes pousses". L’association ne dure pas longtemps. Olivier va mourir à 39 ans en 1994, sans que la succursale prévue à Paris ou à New York voie le jour. Ce deuil revient constamment dans l’ouvrage, même s’il n’est pas toujours exprimé. Depuis, Alice Pauli continue. C’est à peine si elle a espacé ses expositions, elle qui en a monté 400. Ses déplacements commerciaux se limitent désormais à Bâle. Plus de Paris ou d’ailleurs. Mais la dame est devenue une institution. Son lieu se suffit à lui-même. Ernst Beyeler aussi se contentait de son antre dans la Baümleingasse de la ville rhénane.

Une antenne au MCB-a

Son antenne, Alice Pauli l’a finalement trouvée au MCB-a, qui vient d’ouvrir ses nouvelles portes à Plateforme10. Elle avait déjà été de l’aventure qui aurait dû aboutir au musée de Bellerive. On sait que les Lausannois n’en ont pas voulu. La femme a soutenu par la suite le projet de Plateforme10 non seulement par des mots, mais avec des actes. Elle a multiplié les dons. Soulages. Penone. Kiefer. Persuadée que sa galerie ne lui survivra pas, elle a également fait du MCB-a son héritier. Son enfant, en quelque sorte. Le tout avec l’enthousiasme qu'on lui connaît. Le soir de l’inauguration, en octobre dernier, la nonagénaire donnait une fête pour ceux qu’elle avait choisi d’inviter. L’institution cantonale reflétera désormais son goût. Par plusieurs biais, du reste. Bien des œuvres données par d’autres amateurs à cette occasion me semblent provenir de la galerie Pauli.

La couverture du livre avec une pièce de Rebecca Horn. Photo Werner Jeker, DR.

Le livre contient donc des textes signés de plusieurs mains. Bernard Fibicher, directeur du MCB-a, fait l’ouverture. Spécialiste de la chose, Françoise Jaunin livre ensuite le grand entretien avec l’intéressée. La vie d’Alice se voit retracée avec tact par Laurent Wolf. Rainer Michael Mason donne enfin «Quelques points de croix pour broder un portrait d’Alice Pauli en directrice de galerie». Une idée adéquate. La dame n’a-t-elle pas commencé avec la tapisserie? Il y a ensuite beaucoup d’images montrant les œuvres des artistes de la galerie. Une forme de portrait là aussi. On collectionne et l’on vend en général ce qui vous ressemble!

(1) Il est amusant de noter qu'elle portait le même patronyme que la grande galeriste Jeanne Bucher, dont la carrière a commencé à Genève.

Pratique

«Alice Pauli, Une galerie 1962-2020», auteurs divers, aux Editions Genoud, 267 pages.

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