Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Un gros livre de Philippe Clerc raconte le parcours du peintre genevois Erich Hermès

Il s'agit d'une première publication sur un homme ayant marqué le paysage romand, avec la création de grands décors sacrés ou profanes, jusqu'à sa mort en 1971.

L'oeuvre d'Hermès comporte une part religieuse importante.

Crédits: DR, Succession Erich Hermès.

L’exposition Erich Hermès de de la galerie Aubert-Jansem de Carouge accompagne en fait un livre. Après Emile Chambon, Philippe Clerc s’est attaqué à un autre méconnu de la peinture genevoise. Ici, tout était à faire, ou presque. Mort il n’y a juste cinquante ans, l’artiste reposait quelque part au cimetière des éléphants. Il s’agissait de raconter sa vie et de redessiner les contours de son œuvre. Une chose accomplie dans un ouvrage assez luxueux, assumé par par les éditions Notari.

Philippe Clerc, tout d’abord les présentations.
Je suis né il y a quarante-et-un ans en Gruyère. J’ai fait mes études d’histoire de l’art à Fribourg. Je voulais une expérience dans le marché de l’art. Je l’ai obtenue à Genève chez Christie’s. J’ai aussi travaillé ici pour le galeriste Patrick Cramer. Est ensuite venu le volume sur Chambon, où j’ai succédé à un autre auteur qui ne convenait pas à la Fondation créée autour du peintre. Je sers parallèlement de conseiller à quelques collectionneurs.

Le buffet de la gare de Lausanne avec la Genève peinte par Hermès. Photo du bureau d'architectes ayant transformé les lieux.

Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à Erich Hermès?
Par son aspect hodlérien! C’est sous l’influence de l’artiste dominant en Suisse romande qu’Hermès, lui aussi d’origine germanique, a donné le meilleur de son œuvre entre 1900 et 1920. Lorraine Aubert et Bruno Jansem connaissaient la famille. Cette dernière détenait encore les archives, que j’ai pu consulter. Le cinquantenaire du décès d’Hermès approchait. L’homme est mort à 90 ans en 1971. Il était clair que le Musée d’art et d’histoire ne ferait rien. J’ai discuté avec Niklaus Manuel Güdel, le spécialiste de Hodler, qui signe aujourd’hui la préface. Une monographie s’imposait avec les documents et les photos qu’il serait possible d’utiliser. Je m’y suis donc attelé, tout en courant après les mécènes officiels afin qu’ils veulent bien aider à sa parution. Lucas Notari, qui édite déjà les ouvrages de référence sur Hodler, s’est ensuite chargé du bébé.

Existait-il déjà une recherche sur Hermès?
Oui. Un travail de mémoire mené par Lorena Denise Cholakian sous la direction de Leila El-Wakil. Mais ce texte n’a jamais été publié.

De quelle manière connaît-on la production d’Erich Hermès?
Il y a d’abord la partie publique. Des commandes bien documentées pour le temple de Carouge, la mairie-école d’Onex, l’Hôtel du Rhône (aujourd’hui Mandarin Oriental) ou la gare de Lausanne. Hermès a ainsi conçu de très nombreux décors, réalisant encore à la fin de sa carrière ceux des immeubles de rapport construits par son fils Luc. L’œuvre compte bien sûr également des peintures de chevalet, parfois de grand format. On a une bonne idée de ce qui restait dans l’atelier avec le catalogue des deux ventes qui se sont tenues à Genève, l’une associant Hermès à la succession de Géo Fustier. La première de ces vacations a eu lieu aux Bergues. La seconde à l’Hôtel Président. Les meilleures pièces ont été acquises aux enchères par Bruno Stefanini, le boulimique collectionneur d’art suisse de Winterthour. Elle font donc aujourd’hui partie de sa Fondation pour l’art, la culture et l’histoire. J’ai pu voir et étudier une partie de ces toiles. Pour Onex, Dardagny, le Grand-Saconnex ou Carouge, qui reste sa création maîtresse, il suffisait d’obtenir les autorisations de visite nécessaires. Restait à identifier le reste. Ce qui s’est vendu de son vivant. Là, il ne fallait pas aller bien loin, mais je devais tout de même mettre la main sur les propriétaires et les convaincre de l’intérêt de mon travail.

Le décor du temple protestant de Carouge. Photo Ville de Carouge.

Quantitativement, l’ensemble se révèle-t-il énorme comme pour Hodler?
Non. Mais il existe beaucoup de projets et de variantes. Tout n’a sans doute pas été conservé, comme c’est le cas à Genève pour Maurice Barraud, dont a été gardé le moindre bout de papier. Je dois aussi préciser qu’Hermès n’a pas fait que peindre sur châssis. Il y a non seulement les décors, mais des sculptures, des affiches, des vitraux, des céramiques. Et puis, il y a les problèmes de collaboration. Avec le pasteur Christen, dans l’exubérant temple de Carouge. Avec l’architecte Maurice Braillard. Puis enfin son fils Luc.

Est-ce qu’on sent une profonde évolution de style entre les débuts dans les années 1900 et la fin de sa carrière six décennies plus tard?
Inévitablement oui, même s’il est possible d’observer des constantes. Au départ, il y a donc, comme pour beaucoup de ses jeunes confrères, l’ombre tutélaire de Hodler. Hermès voyage ensuite. Il regarde. Il devient permis de voir chez lui un peu de la Nouvelle Objectivité germanique. Pour le reste, je dois bien admettre qu’Erich Hermès reste avant tout un homme qui s’adapte. Il produit selon la volonté du commanditaire. J’ai notamment vu le même projet conduit selon six styles différents. Quant il plante son chevalet en Valais, Hermès s’inscrit par ailleurs plus ou moins dans la veine de l’«Ecole de Savièse». Encore une nouvelle facette…

Mise en abîme. Affiche pour les machines à écrire Hermès conçue par Erich Hermès. Photo Galerie Un, deux, trois, Genève 2021.

Et maintenant, Philippe Clerc? A qui vous intéressez-vous en ce moment?
Je repars dans la lignée des émules de Ferdinand Hodler avec Stéphanie Guerzoni (1887-1970). Elle a fait partie des derniers élèves du maître. La seule femme. L’artiste s’est peu à peu dégagée de son influence pour produire un art sacré intéressant. Il existe une large correspondance entre elle et cet incorrigible séducteur. L’ouvrage devrait paraître dans la suite d’études hodlériennes de Niklaus Manuel Güdel prises en charge par les éditions Notari. Je travaille aussi sur une commande. Il s’agit de débrouiller l’œuvre de Fernand Dubuis (1908-1991), un abstrait valaisan parfois proche de Nicolas de Staël. Une autre génération, donc. Celle qui s’est vraiment épanouie dans l’après-guerre.

N.B Un article sur l'exposition de la galerie Aubert-Jansem se trouve une case plus haut dans le déroulé de cette chronique.

Pratique

«Erich Hermès, Messager des arts»., de Philippe Clerc, aux Editions Notari, 250 pages.

Philippe Clerc. Photo DR.

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