Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Un énorme livre est sorti pour célébrer le génie pionnier de Georges Méliès

Le cinéaste, actif dès 1896, aurait dû voir ouvrir son musée en janvier au sein de la Cinémathèque Française. L'ouvrage de Laurent Mannoni, lui, a bien paru.

L'image iconique de "Le voyage dans la lune" de 1902.

Crédits: DR.

C’est le grand magicien. Au propre comme au figuré. Georges Méliès (1861-1938) a passé par l’apparition, l’escamotage et la prestidigitation avant de devenir le réalisateur des films à truquages que l’on connaît, du «Voyage dans la lune» (1902) à «La conquête du Pôle» (1912). Le cinéma a ainsi formé sa seconde vie. Il a aussi causé sa mort artistique précoce. Tout s’arrête pour l’homme en 1913. On sait que qu’il été retrouvé vers 1930 vendant des bonbons et jouets dans une échoppe de la Gare Montparnasse à Paris (l’ancienne station, pas l’actuelle!). Cette chute vertigineuse a parfait la légende. Celle-ci exige volontiers que le génie finisse dans la misère (ici relative, tout de même).

Méliès âgé peignant un plan de "Le Voyage dans la lune" dans les années 1930 à la Gare Montparnasse. Photo DR.

Méliès devait voir s’ouvrir à la mi-janvier son musée personnel au sein de la Cinémathèque française de Bercy. L’inauguration s’est bien sûr vue repoussée à des temps meilleurs. L’énorme livre de Laurent Mannoni publié à cette occasion par l’institution est cependant sorti en librairie il y a plusieurs semaines. Autant dire que les personnes intéressées peuvent le trouver en librairie, même à Genève ou à Lausanne. Ce gros format (édité sur un papier léger) comporte bien sûr beaucoup de photos et de documents. La Cinémathèque se révèle depuis toujours riche en ce qui concerne ce pionnier du film de fiction. Henri Langlois, qui la créa dans les années 1930, et son acolyte Georges Franju, le futur cinéaste, ont fait partie des redécouvreurs de Méliès, qu’ils ont personnellement connu (1). Et il y a eu plus tard le long travail de sa petite fille Madeleine, une dame à la charmante autorité que je voyais naguère dans les festivals consacrés au film ancien. Non seulement cette héritière traquait les films perdus, mais elle avait donné à la Cinémathèque nombre d’objets et d’archives.

Méliès jeune dans un film avec escamotage. Film tourné en 1896. Photo DR.

Né tard dans une famille ayant fait fortune dans la chaussure de luxe sous le Second Empire (l’aîné des trois frères Méliès a dix-sept ans de plus que lui), Georges va rapidement jouer les enfants terribles. Le destin commerçant et bourgeois tracé devant lui l’intéresse peu. Ce qui le passionne, à Londres ou à Paris, c’est l’univers du spectacle. Plus précisément le monde de la féerie, qui connaît alors un tonitruant succès, et de la magie. Comment les choses qu’il voit sur la scène sont-elles donc possibles? La chose l’amènera, avec une partie de sa grosse part d’héritage, à reprendre plus tard de théâtre de Robert Houdin. C’est là qu’il fera ses gammes d’entrepreneur culturel, même s’il demeure bien clair que ni la magie, ni plus tard le cinéma ne font alors partie de la culture. Il s’agit de divertissements populaires, voire forains.

"Le merveilleux éventail vivant". Film colorié à la main au pochoir, image après images grâce à une main-d'oeuvre féminine.. Photo DR.

Le 7e art… Méliès y vient immédiatement en décembre 1895. Notre trentenaire fait partie des premiers spectateurs des films Lumière. Une révélation. Il commande immédiatement une caméra et se lance dès 1896 dans la production et la réalisation, se basant sur les «trucs» qu’il connaît. Aucune structure n’existe à l’époque. C’est l’artisanat total, en l’absence notamment d’une largeur fixe de la pellicule pour les créateurs et les exploitants. Méliès s’impose vite avec sa Star Film. Il tourne dans la rue, puis en studio, des œuvres durant quelques minutes. Son goût des décors peints comme au théâtre et celui des expérimentations techniques ne supporte pas le plein air. Il pousse ainsi de grandes serres, du côté de Montreuil. Depuis longtemps ruinées, elles ont disparu après 1945. L’idée d’un patrimoine cinématographique allant jusqu’au maintien de vestiges avait alors fait rire.

Une autre féerie colorées au pochoir. Photo DR.

Le succès de Méliès s’étend vers 1900 jusqu’en Amérique, où le cinéma autochtone met du temps à s’affirmer. C’est hélas un feu de paille. En France même naissent les empires (des trusts verticaux allant de la production de la pellicule au circuit de salles) de Gaumont et de Pathé. Méliès reste à côté d’eux un bricoleur. L’aspect financier lui passe au-dessus de la tête. Et puis il y a pire, ce que tait autant que possible le livre puissamment architecturé par Laurent Mannoni. L’artiste n’évolue guère. Ses bandes de 1908 apparaissent plus longues que celles de 1898. Un point c’est tout. Pendant ce temps, une fois les balbutiements passés, le cinéma avance ailleurs à toute vitesse. La chose est patente avec le dernier film tourné par Méliès avant sa ruine en 1913. «Le voyage de la famille Bourrichon», récemment retrouvé, demeure un primitif face au «Fantômas» de Louis Feuillade, sorti la même année. Les deux hommes ne vivent pas dans le même siècle. Méliès fait alors penser aux peintre toscans attardés de la fin du XVe siècle réalisant encore des scènes religieuses devant des fonds d’or, alors que sont déjà nés le paysage et la perspective.

"Le voyage extraordinaire". Encore un coloriage au pochoir! Photo DR.

Méliès va se sentir rejeté. Oublié. Méprisé. Dans un moment de déprime, il vend même au kilo la pellicule nitrate de ses films à des artisans pour qu’ils fabriquent de menus objets avec. Un besoin d’anéantissement total. Tout n’a pourtant de loin pas disparu. J’en parle dans l’article suivant immédiatement celui-ci dans le déroulé de cette chronique. Il y a ensuite la Gare Montparnasse, puis la retraite, triste mais digne, dans un château d’Orly (l’aéroport n’existe pas encore). L'édifice s'est vu transformé en asile pour retraités malchanceux du 7e art. C’est là que Méliès meurt en 1938. Au même moment, les frères Lumière demeurent de riches industriels. Quant aux maisons Pathé et Gaumont, elles subsistent encore, rabougries il est vrai, à l’heure actuelle.

L'affaire Dreyfus. Ardant défenseur du capitaine, Méliès faisait oeuvre politique en 1899. Photo DR.

Le gros ouvrage de Laurent Mannoni ne tient pas du récit. Ce n’est pas l’histoire d’une vie. Le livre se divise de fait en quatre, même s’il ne s’agit pas d’une tétralogie. La première partie forme une généalogie de la lanterne magique, de la prestidigitation et de la féerie. Il est permis d’y voir une sorte de prélude à ce qui va suivre. Assez compliqué pour les profanes dont je suis, ce texte donne des bases. Viennent ensuite l’existence et la carrière de Méliès, qui fait chaque chose lui-même à Montreuil en se refusant à déléguer. Le troisième morceau, important, se voit formé par l’héritage. Tout le monde a emprunté au maître. Soit ses trucs. Soit son goût pour l’étrange et le merveilleux. Et ce jusqu’à Martin Scorsese qui a consacré à Méliès en 2011 une énorme production, «Hugo Cabret». La fin du bouquin se compose de petits textes. Il y a là des hommages personnels, de Jean-Luc Godard à Marcel L’Herbier en passant par Jean Cocteau, Luc Besson et Tim Burton. Peu de cinéastes, voire simplement de créateurs, ont suscité une telle unanimité.

L'affiche de "Hugo Cabret" de Martin Scorsese en 2011. Photo DR.

Il faut lire, et surtout regarder, ce livre qui parle à l’imaginaire tout en permettant de remonter dans le temps. Il s’agit cependant là, comme je l’ai déjà indiqué, d’une publication scientifique. Autant dire qu’elle doit se mériter. «Méliès, La magie du cinéma» exige des connaissances de départ. Je vous rassure tout de suite. Des connaissances, il y en aura bien davantage à l’arrivée!

(1) La Cinémathèque Française, encore au berceau, a ainsi commandé de grands dessins à Méliès reconstituant les principaux plans de ses films.

Pratique

«Méliès, La magie du cinéma» de Laurent Mannoni, Cinémathèque Française-Flammarion, 384 pages. Une chronique sur les films conservés de Méliès suit immédiatement cet article.

La réponse de l'arrière
petite-fille de Méliès

"Cher Monsieur,

Fille de Madeleine Malthête-Méliès, j’ai été sensible à votre évocation de ma mère et de son travail dans le magazine numérique BILAN, évocation figurant dans votre article « Que subsiste-t-il de l’oeuvre de Georges Méliès ?», et tenais à vous en remercier.
Votre adresse électronique m’a été aimablement communiquée par Roland Cosandey, qui est un membre fidèle de notre association Cinémathèque Méliès, qui a contribué à nos colloques « Méliès » tenus à Cerisy-la-Salle, et qui publie des recherches sur Méliès, dont certaines avec mon frère Jacques Malthête sur le site de la Cinémathèque suisse sous le titre des Miscellanées Méliès : https://www.cinematheque.ch/

Le bilan de 60 ans de recherches dans le monde entier, ce sont 200 films ramenés en France (en 35 et en 16 mm) dont je tiens la liste à votre disposition. Ces films ont été montés dans des programmes et montrés, en France et dans le monde, dans des pays improbables comme le Soudan ou lointains comme le Japon, sans compter les « intégrales » des films retrouvés (projetées de 1981 à 2009), à Cerisy, à la Sorbonne Nouvelle, à la Cinémathèque française...
Notre association a donné 145 titres Star-Film à la Cinémathèque française en 2015 ; ma mère lui a, de son côté, donné 77 titres dont 36 nitrates et le reste sous forme de Safety (les deux dons se recoupent partiellement).

En ce qui concerne la collection "non-film" conservée depuis 2005 par la Cinémathèque française, elle se compose de plus d’un millier de pièces : photos de plateau, dessins de Méliès, peintures, affiches, costumes (tel le manteau du professeur Barbenfouillis du Voyage dans la lune), objets magiques uniques (l’armoire du Décapité récalcitrant, le Carton Fantastique de Robert-Houdin). Cette collection est constituée d’éléments achetés en salle de vente, à des collectionneurs, des brocanteurs etc, avec les deniers personnels de mes parents (ma mère réinvestissait le fruit de ses droits d’auteur et de ses conférences dans l’achat de ces éléments et le tirage de copies et de safety des films retrouvés).

Quant au documentaire Le Mystère Méliès, l’oeuvre de Gaston Méliès a déjà fait l’objet de recherches et de nombreuses publications de Jacques Malthête. Les stocks de films demeurés aux Etats-Unis ont également fait l’objet d’articles dans la Presse française de 1936. Les sources Paper-prints, MoMA, Blackhawk et Schlesinger, LeRoy etc, étaient déjà connues dans les années Trente (voir la correspondance des « Amis de la vérité » publiée sur les Miscellanées Méliès, entre autres).

Grâce à des séjours aux USA, ce sont mes parents qui ont rapatrié ces films, et qui, avec Jacques Malthête, les ont montés dans nos programmes et permis qu’ils soient projetés dès 1977 en France et à l’étranger. Nous les avons ensuite référencés dans un ouvrage publié en 1981par le Centre National de la Cinématographie (CNC).

L’ oeuvre de Méliès étant dans le domaine public depuis 2009, tout ce travail personnel de ma mère semble être totalement tombé dans l’oubli et c’est bien dommage, même si Le Mystère Méliès lui est dédié tout-à-la fin, sans jamais préciser ce que ma mère a fait.

Merci à vous d’en avoir gardé le souvenir ! Je reste à votre disposition si vous voulez en savoir plus."

Bien cordialement,

Anne-Marie Malthête-Quévrain
Secrétaire générale de l’association
Cinémathèque Méliès -Les Amis de Georges Méliès

(Lettre ajoutée le 24 février 2021)

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