Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Un cri d'alarme est lancé. L'abbaye provençale de Sénanque risque de s'écrouler

Chef-d'oeuvre de l'architecture romane, ce couvent placé en plein Lubéron attire 400 000 touristes par an. Son église menace pourtant ruine. Et l'argent nécessaire reste introuvable.

L'ensemble es bâtiments en pleine nature.

Crédits: Site Visitesenanque

J'ai trouvé l'information dans «La Croix». Je peux comprendre l'emplacement. N'empêche que la nouvelle aurait mérité de se voir reprise dans ce qui reste des quotidiens nationaux. Au cœur du Lubéron, dans l'un des endroits les plus touristiques de France, l'abbaye Notre-Dame de Sénanque risque de s'effondrer d'un coup. Du moins son église. Interrogé par Coralie Bonnefoy, Frère Jean parle d'un «coup de tonnerre dans un ciel bleu». Jusqu'ici, tout semblait bien aller. Mais on sait que, dans un bâtiment, les choses peuvent se détériorer très vite. La progression des dommages n'est pas arithmétique, mais géométrique. Deux fois plus chaque année, jusqu'au crac final.

Vous connaissez bien sûr Sénanque, du moins en photo couleurs. Il y a au fond l'abbaye romane, fondée en 1148 par Alphant de Cavaillon. Devant, des champs de lavande. Il ne manque que le bruit des cigales. Il s'agit là d'une des «trois sœurs provençales» des Cisterciens avec Le Thoronet et Silvacane. La congrégation médiévale a bien tenu le coup jusqu'à la Révolution. Depuis, tout s'est révélé assez chaotique. Les moines ont apparu et disparu. Leur dernier retour date de 1988. Les frères ne sont plus bien nombreux. Sept aujourd'hui, à en lire Coralie Bonnefoy. En 2012, il restaient encore douze. Autant dire que la communauté n'a pas le premier centime d'euro pour payer des travaux qui auraient pu coûter 1,32 million en temps voulu et qui reviendront aujourd'hui à environ 2 millions.

Erreur humaine

Que se passe-t-il exactement? Une erreur humaine (mais y a-t-il des erreurs divines?) serait à la base de tout. Dans les années 1970, des restaurateurs ont retiré un contrefort sur le mur est de l'abbaye, originellement «tenu» par la colline. Cette mesure inappropriée a fragilisé l'édifice. Comme toujours, l'étendue des dégâts est apparue lentement. Depuis quelques années, le liant se détachait des murs. Un mauvais signe. Les murs porteur se désolidarisent maintenant des autres éléments du bâti. Les murs s'écartent à partir du haut. Neuf centimètres de différence entre le sommet et la base des piliers de l'église à l'heure actuelle. Il a du coup fallu y interdire tout accès. Pour Pierre-Yves Rinquin, architecte des bâtiments de France, mobilisé par les frères, la stabilité des voûtes semble désormais compromise. «Si les murs continuent à s'écarter, elles finiront par s'effondrer.»

Le cloître roman de Sénanque. Photo Visitesenanque

Evidemment, les cisterciens cherchent de l'argent. L'Etat, la Région, le Département ont accepté de participer. Encore faut-il qu'ils concrétisent leurs offres. La France entière est souvent un pays de Gascons. Il manque de toute manière un quart de la somme. Un demi million d'euros, ou plutôt 550 000. Le prix d'un bout de trottoir à Genève, où tout coûte trois fois plus cher qu'ailleurs. Un rond-point de France. L'ennui, c'est que les entreprises privées et les fondations culturelles ne s'intéressent pas à Sénanque. «C'est à croire que le patrimoine les laisse indifférents», s'inquiète Pierre-Yves Rinquin. Du moins en France! L'Italie ou la Grande-Bretagne, qui possèdent un fonds ancestral autrement plus important que nos voisins, parviennent, elles, à trouver des sous, y compris dans les maisons de mode. Une question de prestige!

Soutien de Stéphane Bern

A ma connaissance, le ministre de la culture Franck Riester (je donne le nom à tout hasard tellement ce monsieur reste peu connu) ne s'est pas manifesté. Le seul à l'avoir fait demeure bien sûr Stéphane Bern, qui milite pour l'inscription de Sénanque dans le second loto du patrimoine. On sait que le premier s'est bien terminé. Vingt et un millions encaissés. Davantage que prévu. Le second a été lancé fin janvier dans la rotonde ferroviaire de Montabon, même s'il ne se déroulera qu'en septembre. Les polémiques sur la légitimité de l'animateur sont retombées. On sait que Nicolas Offenstadt s'était fait depuis Paris le fer de lance de ce conflit, avec une sottise toute universitaire. On peut désormais aller de l'avant.

Deux chiffres peuvent choquer en regard de la modicité de la somme manquante. La première est le nombre de visiteurs. Sénanque reçoit 400 000 personnes par an. C'est le bâtiment le plus couru du Vaucluse après le Palais des Papes d'Avignon. La seconde est un projet pharaonique du gouvernement. Il s'agit de créer dans un proche avenir 68 gares dans la grande banlieue de Paris. Chacune sera conçue par un «archistar», accompagné d'un plasticien contemporain. Il y en a pour des milliards. Un des derniers numéros de «Le Journal des arts» disait monts et merveilles de ce projet dément sous la plume amphigourique d'Anne-Cécile Sanchez. Il est bien clair que ces délires architecturaux seront entouré de grilles pour des raisons de sécurité et tagués moins d'une semaine après leur inauguration. Une nouvelle preuve de la totale déconnexion des élites par rapport à la réalité quotidienne...

Un lieu ouvert à tous

La suite de cette histoire reste donc doublement dans la main de Dieu. On espère que le pays voisin évitera une nouvelle fois de se couvrir de honte (1). «Ce lieu appartient bien sûr à la congrégation», conclut le frère hôtelier dans l'article de Coralie Bonnefoy. «Mais il est ouvert à tous. C'est un patrimoine d'humanité.»

(1) Rome a cependant connu un écroulement de toit d'église à deux pas du Forum le 30 août 2018. Un incident fortement médiatisé. Tout le monde en a pris pour son grade. Notez que le nom du lieu avait de quoi faire sourire jaune. Il s'agit de Saint-Joseph-des-Charpentiers. J'ignore où en est aujourd'hui l'affaire, la ville ayant d'insurmontables problèmes de gestion. Le plafond historique de San Giuseppe, sous le toit, avait pourtant été restauré en 2014.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."