Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Un colloque a raconté à l'Athénée la "Naissance des musées modernes à Genève au XIXe siècle"

Organisé par la Société des Arts et l'Université, il a vu défiler une quinzaine d'orateurs qui ont raconté le bourgeonnement de l'époque avant la création de MAH en 1910.

L'intérieur du Musée Rath, au XIXe siècle. L'architecture intérieure a bien changé.

Crédits: DR.

Il n’y avait pas que les abeilles de la salle éponyme (du même nom, si vous préférez) pour se montrer diligentes à l’Athénée genevois les 29 et 30 septembre. Un public studieux, composé d’historiens mais aussi d’étudiants universitaires étonnamment sages, suivait un colloque. Monté en collaboration entre l’Unité d’histoire de l’art de notre Alma Mater et la vénérable Société des Arts, celui-ci portait sur la «Naissance des musées modernes à Genève au XIXe siècle». Un sujet paradoxalement d’actualité. Je ne sais pas si vous suivez cette chronique et la presse locale en général. Le moins qu’on puisse dire est qu’il y est question d’une politique du directeur du Musée d’art et d’histoire (MAH) Marc-Olivier Wahler se voulant tournée vers le futur…

Avant de regarder l’avenir, il semble parfois bon de se tourner vers le passé. Je ne prétendrai pas qu’il donne forcément des leçons. Il possède cependant pour mérite d’éclairer le présent. Or les quinze communications proposées par dix-sept intervenants ont montré à quel point les problèmes peuvent se répéter. Le XIXe siècle, qu’il est permis de faire commencer à Genève avec l’ouverture du Rath en 1826 (le premier bâtiment construit en tant que tel en Suisse), s’est caractérisé par de multiples créations, modifications et tentatives infructueuses avant qu’on en arrive en 1910 au regroupement du MAH. Un rêve d’unité et de grandeur caressé depuis l’Exposition nationale, tenue à Plainpalais en 1896. Les concrétisations, quoique lentes, allaient plus vite en ce temps-là!

Priorité aux sciences

Genève ne partait pas de rien. Danielle Buyssens a ainsi évoqué «Les héritages du XVIIIe siècle». Une époque avant tout marquée chez nous par les sciences, même s’il s’est créé une Société des Arts en 1776. Les communications suivantes allaient du reste bien montrer à quel point le mot «musée» peut se révéler divers dans ses acceptions. Aujourd’hui conservé au Musée d’histoire des sciences, le Cabinet Pictet se compose d’objets destinés à des expériences et à des observations. De vrais instruments assez sobres, et non destinés à la parade mondaine. Il a aussi été question, avec Stéphane Fischer, John Hollier ou Patrick Bungener, de plantes et d’animaux avec la création des Conservatoire et Jardin botaniques, plus celle du Musée d’histoire naturelle. Nous réduisons aujourd’hui trop souvent le terme de musée aux beaux-arts.

Chez les Tronchin à Besssinge. La maison ancienne a aujourd'hui disparu. Photo DR.

Tout cela a bien sûr exigé des moyens, même si on parlait pas à l’époque de millions, voire de centaines de millions comme aujourd’hui. La Genève de la Restauration, puis du radicalisme demeurait modeste. Dès 1786 cependant, autrement à la fin de l’Ancien Régime, la République avait connu de premiers essais de partenariat public-privé, comme l’a rappelé Vincent Chenal. Ils deviendront patents dans la gestion du Musée Rath, ce qui amènera bien des déboires à la Société des Arts. Elle s’en verra expulsée en 1851 afin de faire place nette à l’État. La chose soulève aujourd’hui encore des points juridiques. Qui était dans son bon droit? Les amateurs n’en sont pas moins restés actifs. Frédéric Elsig a pu nous parler du Musée Fol, aujourd’hui fondu dans le MAH. Ce don à la Ville s’est accompagné d’un catalogage illustré, avec même de la couleur, en quatre volumes. Un véritable modèle. Il n’empêchera pas Genève de refuser (en l’achetant cette fois) la seconde Collection Walther (avec «h») Fol. Les occasions manquée par la cité de datent pas d’hier. Il se trouve des débris de ce second ensemble jusqu’au «Met» de New York.

Du côté des privés

Mais il y avait aussi les armures de l’ancien Arsenal, à présenter d’une manière plus moderne! Mais il fallait aussi penser aux «arts industriels»! Les premières devaient cimenter le patriotisme. Ainsi que l’a rappelé Corinne Borel, le Musée historique genevois de 1870 se voulut alors très suisse, pratiquant des échanges avec les autres cantons. Les seconds, révéla Isaline Deléderray-Oguey, offraient chez nous la particularité de ne se rattacher à aucun lieu d'études. Ce qui n’était pas le cas de l’Ecole d’horlogerie de Genève, logée dans le bâtiment alors flambant neuf de Necker. Il s’agissait ici de rassembler des exemples «gardant le sens de la tradition, tout en permettant l’innovation», comme l’a rappelé Estelle Fallet. Vaste programme. Bien respecté, d’ailleurs.

Fol, qui s’était municipalisé, n’est pas le seul nom à retenir parmi les collectionneurs. Les privés-privés ont joué leur rôle, comme l’a rappelé Barbara Roth. Il y a ainsi eu «La Fenêtre» du comte de Sellon à Pregny. Un ensemble didactique illustrant les idées généreuses (non à la peine de mort et aux guerres) de son auteur. Il faut également citer le premier musée de Gustave Revilliod à la Grand-Rue, avant que l’homme fasse construire l’Ariana sur ses terres. Il y a enfin la Collection Tronchin de Bessinge (l’immense propriété aujourd’hui occupée par le golf de ce nom). Un exemple limite. Cette accumulation d’héritages familiaux, progressivement dispersés à partir des années 1930, constitue-t-elle vraiment un musée à nos yeux de 2021?

Les deux reliefs

Genève ne pouvait éluder la question religieuse. Et pourtant! Béatrice Nicollier a montré que l’intérêt pour Calvin, après le rationalisme du «Siècle des Lumières», se situait au plus bas vers 1800. En 1805, la Bibliothèque de Genève vendit comme vieux papier les quarante-trois livre de sermons du réformateur, notés en «sténo» par un scribe. Un seul suffisait. Sur les quarante-deux autres, seuls dix ont refait surface. Si les étude calvinennes reprendront au XIXe siècle, il faudra pourtant attendre 2005 avant de voir aboutir un Musée international de la Réforme. Il a aussi brièvement existé à Genève un Musées des missions. Protestantes, naturellement. Floriane Morin a fait l’histoire de pièces qui ont fini en 1901 au Musée d’ethnographie, ou plutôt au MEG actuel.

Restaient les aspects historique et géographique. Livio Fornara et David Ripoll ont raconté l’histoire contrastée de deux reliefs. Froidement accueilli en 1896, celui d’Auguste Magnin représentant la cité avant la destruction de ses imposantes murailles à partir de 1850 forme aujourd’hui une icône. Il n’est question que de lui, partout et tout le temps. Celui du Mont-Blanc, dû à l’inconnu Etienne Sené, a en revanche quitté les mémoires. Enchâssé dans un pavillon au Jardin Anglais, il a disparu en même temps que celui-ci en 1919. Au propre. Nul ne sait ce qui est advenu à cet énorme objet, qui avait fait l’admiration des visiteurs. Son dépôt ou a destruction ne sont pas actés.

Publication prévue

Voilà. Ces histoires anciennes, qui forment pourtant selon moi d’actuelles pistes de réflexion, ont été racontée au public, curieusement nourri pour un colloque. Certains orateurs avaient sur d’autres l’avantage de l’éloquence. Tout le monde n’est pas Démosthène, mais ce problème s’aplanira à la publication. Frédéric Elsig va en faire le septième volume de la série «Patrimoine genevois», éditée par Georg. L’historien et professeur a d’ordinaire la main aimable, mais ferme. Il aimerait que les actes, un peu remaniés par leurs auteur, sortent de presse aussi rapidement que possible en 2022.

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