Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Un canapé "polaire" bleu de Jean Royère se vend 1 230 000 dollars à New York

Le décorateur français des années 1950 n'en finit pas de battre des records. Ses sièges boules ne sont pourtant faits que de tissu usagé et de rembourrage!

Le modèle bleu de Sotheby's en 2007.

Crédits: Sotheby's.

C’est paradoxalement dans le domaine dit «de la mode» que celle-ci se révèle aujourd’hui le moins prégnante. Vous pouvez tranquillement porter vos vêtements d’il y a dix, voire vingt ans, sans que la chose se remarque. Tout semble aujourd’hui permis dans la rue. Il existe en plus une forte tendance au «vintage». Un refus de la mode, finalement, dans ce qu’elle peut avoir d’éphémère.

Avec les arts, même décoratifs, du XXe siècle il en va tout autrement. Pour le XXe siècle, le goût est allé à l’Art Nouveau vers 1970, puis à l’Art Déco des années 1920. Une chose tout en lignes droites. Est ensuite venue la décennie suivante. C'est resté d’abord une audace. Puis la chose a semblé trop courante. D’où un saut à l’immédiat après-guerre, gage de «modernité». Curieusement, les années 1950 tiennent le coup depuis maintenant plus de vingt ans. Il faut dire que viennent ensuite davantage de créateurs isolés qu’un style définissant clairement une époque. D’où le triomphe de quelques noms, dont ceux du couple François-Xavier et Claude Lalanne.

Un goût moyen-oriental

N’empêche que le 50 reste au «top» avec Charlotte Perriand ou Serge Mouille. Une vente vient d’avoir lieu à ce propos chez Christie’s New York le 26 mai. Elle s’intitulait «Paris in New York». Il y avait notamment là le contenu d’un appartement meublé pour l’essentiel avec des créations de Jean Royère (1902-1981). Le Français a débuté en 1933. Le succès lui est venu très vite. C’est néanmoins la paix revenue qu’il a trouvé ses plus gros contrats. L’homme a moins travaillé en France qu’au Moyen-Orient, où ses créations tout en courbes séduisaient aussi bien les monarques que les gros industriels. Beyrouth ou Alexandrie n’avaient alors d’yeux que pour l’Europe. Royère s’est donc répandu de Damas à Téhéran, avec des incursions au Pérou. On peut le voir dans ses archives, déposées au MAD (alors Musée des arts décoratifs) parisien en 1980. Le designer s’apprêtait alors à quitter la France pour les Etats-Unis, où il est mort quelques mois plus tard.

Jean Royère. Photo DR.

Régulièrement, les meubles de Royère (remis en selle par un galeriste comme Jacques Lacoste, qui s’est attelé à un catalogue raisonné sorti en 1999) battent donc des records en vente publique. L’ascension apparaît continue. En novembre 2007, chez Sotheby’s, un de ses canapés «polaire» se vendait 237 850 euros, frais compris. La sensation! Le 26 mai, le même modèle, recouvert également de bleu sombre, partait pour 1 230 000 dollars. Un record à l’heure actuelle. Le reste se vendait tout aussi bien le 26 mai. 600 000 dollars, et non pas les 35 000 de l’estimation, pour une table. 762 000 afin d’obtenir une lampe «Tour Eiffel». 882 000 en échange d’une une paire de fauteuils, eux aussi tendus de bleu. Exécutés à de nombreux exemplaires, les modèles «polaires» existent par ailleurs en vert, en beige, en rouge, en turquoise et bien sûr en blanc. Comme les ours.

Quatre petits pieds

La chose ne va cependant pas sans poser des problèmes. Qu’est-ce en fait qu’un siège «polaire»? Quatre petits pieds sortant d’une boule de rembourrage et de textile. Je veux bien que le premier restait alors plus solide. Il ne se comportait pas encore de mousses de plastique auto-destructrices. Mais si le tissu n’est pas d’époque et en bon état, qu’y a-t-il d’original dans ces meubles qui pourraient presque sortir de chez Ikéa? L’idée? Le concept? Ou le fait qu’il s’agisse d’un objet très reconnaissable? Autrement dit de nos jours d’un possible signe de richesse et de bon goût. De richesse, surtout!

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