Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Un agent secret noir ou transgenre? Et le style James Bond des années 60, alors!

Pressenti pour reprendre le rôle abandonné par Daniel Craig, Dominic West préférerait voir une actrice transgenre. Retour sur une série qui a symbolisé un certain goût très anglais des "sixties"

Sean Connery. En smoking blanc cette fois. Nous sommes sous les tropiques, que Diable! Notez la cigarette.

Crédits: DR

Oh la la... J'ai lu cela le 24 décembre dans la presse française. Je n'en croyais pas mes yeux, qui n'étaient pourtant pas écarquillés afin de mieux voir le sapin de Noël. Il s'agissait d'un entretien avec Dominic West. Le comédien britannique serait (conditionnel) pressenti comme nouveau James Bond. On sait que le titre de la série qui sortira le 14 février 2020 (jour de la Saint Valentin) restera le dernier avec Daniel Craig. Le comédien se fait toujours davantage tirer les oreilles pour daigner reprendre cet emploi. Il lui vaut pourtant un petit chèque de trente millions de dollars par épisode.

Dominic West tient à jeter une bombe dans la presse, qui adore aujourd'hui les déclarations extrémistes, si juteuses et si vendeuses. Il trouverait bon que le Bond suivant soit interprété non pas par une femme, ce qui ne serait sans doute pas assez correct, mais par une actrice transgenre. Une vraie militaire si possible. «Il y a beaucoup de personnes transgenres dans l'armée.» D'accord. Peut-être. Il n'en s'agit pas à mon avis d'une minorité. Je veux bien que nous soyons en Grande-Bretagne, où les celles-ci font aujourd'hui aujourd'hui la loi, comme aux Etats-Unis. Mais tout de même!

Refus poli de la candidate

West avait sa candidate idéale. Il s'agissait d'Hannah Graf, la plus haute gradée transgenre. «Une fille formidable.» L'intéressée a décliné l'offre, tout en admettant qu'il y avait peut-être au cinéma trop de rôles d'hommes machistes et de petites chose soumises. C'est pourtant la loi du genre (et non du transgenre) pour Bond, qui a été joué dans ce style au second degré depuis que Sean Connery a endossé pour la première fois son costume en 1962. Changer aussi brutalement la donne serait comme faire des Thénardier des parents modèles dans «Les Misérables». Ou alors de transformer Mary Poppins en garce abominable. Et détestant les enfants en prime!

Notez que Dominic West a tout de même préparé son coup, et donc sa sortie, L'acteur a précisé qu'il accepterait tout de même ce rôle lucratif, si on le lui offrait. La désignation mettrait la fin à un suspense plus abominable encore que celui proposé sur l'écran. Il y a déjà eu des propositions de Bond féminin, américain (Tom Cruise) ou même français. La plus solide des inventions restait jusqu'ici l'idée d'un James Bond noir. Il aurait eu les traits d'Idris Elba, de la série «Luther» Barbara Broccoli, qui n'est jamais dans les choux, avait admis qu'il «était temps qu'un acteur noir reprenne le rôle». La productrice américaine devait manifester au monde son politiquement correct. Après tout, pourquoi pas? J'ai bien vu que la version théâtrale londonienne de «Fanny et Alexandre» d'Ingmar Bergman comportait une ravissante fillette noire. Liberté scénique. On a bien eu des Othello blancs comme neige passés au brou de noix. Las! Idris a sèchement démenti en août dernier.

Une esthétique très datée

Il n'empêche qu'on s'éloigne toujours plus ainsi de l'atmosphère des romans d'espionnage créés par Ian Fleming, mort à 56 ans en 1964. Ceux-ci ont donné dès «James Bond contre de Dr No» naissance à une esthétique. C'était celle des Aston-Martin à gadgets, des smoking (dites «dinner jacket» en anglais) noirs ou blancs, des gros verres de scotch, des meubles design (1), des piscines trop bleues et des filles sanglées dans des robes du soir décolletées jusqu'aux genoux. Il y avait en plus le bikini d'Ursula Andress et les forteresses supposées inexpugnables des méchants. De grosses machines construites dans le studios de Shepperton à Pinewood par le décorateur Ken Adam dans un style Nautilus à la Jules Verne revisité par l'architecture des "sixties". Comme toujours, Londres voulait damer le pion à Hollywood. Tout cela semblait hyper moderne au moment de la sortie des films. C'était en réalité kitsch. Le goût Bond date aujourd'hui terriblement. C'est celui d'une époque, même si Sean Connery (qui fumait tout le temps en Bond) n'a mis définitivement son costume au vestiaire en 1983 (2).

On ne peut aujourd'hui pour Bond que faire du faux vieux (comme pour Maigret) ou repartir dans des directions nouvelles. C'est ce qui a été fait en assombrissant des scénarios, naguère fantaisistes et sautillants, à l'intention de Daniel Craig. Un monsieur dont l'humour ne me semble pas former la qualité majeure. Il est vrai que de nos jours on ne rit d'une manière générale plus beaucoup. Il ne faut pas. C'est toujours mal vis-à-vis de quelqu'un dans la détresse, alors qu'il faut aujourd'hui sans cesse compatir pour tout le monde. Autant dire que Jean Dujardin, qui a donné dans le contre-espionnage rétro avec les OSS 117, n'a aucune chance. Je l'ai pourtant vu cité quelque part (au bout de la liste, il est vrai) dans un article publié à Paris. On n'imagine du reste guère un «mangeur de grenouilles» dans la peau de Bond, même si Carole Bouquet fut il y a bien longtemps une James Bond girl et si le regretté Louis Jourdan joua l'un des affreux méchants. Dommage pour Jean! Il est tout de même plus flatteur d'être au service secret de Sa Majesté qu'à celui de l'Elysée. Et cela même si la France possède depuis le général de Gaulle un petit air de monarchie présidentielle.

(1) Aujourd'hui âgé de 88 ans, Sean Connery n'a plus tourné de vrais rôles depuis 2000.
(1) Je viens ainsi d'apprendre que le bureau aujourd'hui réédité de Bodil Kjær figurait en bonne place dans «Bons baisers de Russie» (1963), «On ne vit que deux fois» (1967) et «Au service secret de Sa Majesté» (1969). Prix annoncé: 10 406 euros. Notre photo.

N.B. Certains liens directs pour aboutir à cette chronique ont été rétablis. Sans hélas que les anciens, qui se heurtent au vide, aient disparu. Mes mots clés sont désormais "etienne" "dumont" "bilan" sur Google. Chez moi du moins, ça marche!

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