Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Ulla von Brandenburg installe ses grands drapés au Palais de Tokyo de Paris

Installé en France depuis 2005, l'Allemande propose une installation tenant de la tente de cirque. Il y a un film musical. L'exposition dort aujourd'hui en attendant son réveil.

Un élément de la scénographie parisienne.

Crédits: Palais de Tokyo.

Jamais deux sans trois. A la fin 2014, le Mamco présentait à Genève Ulla von Brandenburg. L’Allemande proposait au quatrième étage, qui restait encore un lieu d’expositions temporaires, vingt-quatre petits films sans montage. Autrement dit des plans séquences, projetés sur fonds de tissus colorés. Signe particulier, tout le monde y chantait, sans qu’il y ait pourtant véritablement de mélodies. Comme dans un vieux film de Jacques Demy. C’était juste un peu aigrelet pour l’oreille, et il fallait en plus s’accrocher pour comprendre le texte dans la langue de Goethe.

Les projections au Mamco en 2014. Photo Mamco.

Quatre ans plus tard, autrement dit en 2018, Ulla se retrouvait avec une carte blanche du Musée Jenisch de Vevey, alors dirigé par Julie Enckell-Julliard. Elle occupait les deux espaces du rez-de-chaussée avec d’autres textiles sur les murs. Un vieillissement artificiel y faisait apparaître la marque de tableaux inconnus qui auraient été enlevés à un moment indéterminé. Des tréteaux, émergeant à peine du sol, supportaient de très grandes aquarelles à sujets féminins. Il était bien sûr possible de tisser des liens avec l’opération genevoise. Ceci d’autant plus qu’Ulla proposait près de l’entrée un court-métrage assez flou où elle rapprochait l’institution vaudoise au Park Jenisch de Hambourg. Une première manière de lier la gerbe.

"Le milieu est bleu"

Installée à Paris depuis 2005 en France, l’artiste se retrouve aujourd’hui au Palais de Tokyo. Elle s’y étale depuis le 21 février. L’exposition s’est comme de juste interrompue le 16 mars. Autant dire qu’elle dort aujourd’hui derrière des portes closes. Je l’ai vue in extremis un lundi soir, juste avant l’extinction des feux. La Kunsthalle parisienne ne ferme qu’à minuit. Il n’y avait presque personne. Un net plus pour cet accrochage mystérieux, intitulé «Le milieu est bleu». La foule nuirait à ce qui reste en fait une pure scénographie, animée les premiers jours après le vernissage à un rythme régulier par des comédiens. «Je dis souvent que mes installations ne sont pas des expositions mais des mises en scène d’espaces.» On pourrait parler de chapiteau dressé. «J’aime l’idée du cirque avec sa troupe allant de ville en ville.»

Ulla von Brandenburg lors du montage de son exposition à Vevey en 2018. Avant tout de grandes aquarelles. Photo "24 Heures".

Drapés comme de grands rideaux pendant du plafond, les textiles possèdent de la piste aux fauves et aux trapézistes l’aspect un peu usé. Ulla von Brandenburg aime à recycler. A se recycler. Le Palais de Tokyo se retrouve ainsi avec de grands cercles nappés par des draperies aux plis généreux. Il y a au centre des meules de foin odorantes et des mannequins de toile et de son. Une minuterie fait jouer, ou plutôt grincer des accordéons tout seuls. Après avoir gravi un escalier, le visiteur se voit prié de suivre un film d’une demi heure, comme de bien entendu musical. Tourné dans le Théâtre du Peuple de Bussang, dans les Vosges, il propose une cérémonie difficile à interpréter. Elle se termine dans la forêt voisine. «Nous n’avons plus assez de rituels dans nos sociétés. Je tente d’en inventer pour donner un sens à la vie.» Vaste entreprise!

Une création collective

Après sa participation plus ou moins claire à ce qui tient à tous les sens possibles du mystère, le public redescend vers la sortie. Il a encore droit à quelques saynètes projetées sur des drapés. La cérémonie s’achève. Ulla von Brandenburg parle «d’œuvre d’art totale, mais pas au sens wagnérien du terme.» D’œuvre collective également. «Pourquoi le génie surgirait-il d’une seule personne?», déclarait l’artiste dans le numéro d’avril de «Beaux-Arts Magazine». «Moi j’apporte le plateau de jeu, et les règles sont inventées ensemble.» Reste que les visiteurs demeurent tout de même un peu pour elle des pions. A 46 ans, l’Allemande de Karlsruhe sait déjà manipuler son monde. Il y a là un peu de magie. Du spiritisme. Et du folklore. Chacun doit se laisser enchanter. Et le tout en chansons.

Pratique

«Ulla von Brandenburg, le milieu est bleu», Palais de Tokyo. L’exposition devait en principe durer jusqu’au 17 mai. Impossible de dire aujourd’hui ce qu’il en sera demain. Une prolongation me semble cependant tout ce qu’il y a de plus simple. Il n’y a jamais là que des métrages de tissus et des illusions.

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