Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

TV/Génie télévisuel, Jean-Christophe Averty est mort oublié à 88 ans

Crédits: INA

La télévision française l'avait piétiné, puis oublié. Jean-Christophe Averty est mort à 88 ans le samedi 4 mars. Il aura au moins pu voir un des ses films exposés au Centre Pompidou en 2016. Je dis bien «exposé». Son «Ubu roi», adapté d'Alfred Jarry en 1965, fait désormais partie du circuit muséal, au cinquième étage. Il s'agit pour l'institution d'une œuvre à part entière illustrant la création au milieu du XXe siècle. 

La TV française doit presque tout, sur le plan de l'innovation, à Averty qui y était entré dès 1952 après avoir été traîner ses fonds de culottes aux studios américains de Disney. Cultivé, éclectique, ouvert à toutes les nouveautés techniques, ce diplômé de l'IDHEC (Institut des hautes études cinématographiques) était passionné par ce qu'on appelait à l'époque «les variétés». Il n'y avait à l'époque qu'une seule chaîne, longtemps restée en noir et blanc. Il s'agissait de créer son esthétique. Le public restait encore élitaire, vu le prix des postes. L'homme de l'audiovisuel n'avait du coup aucun compte à tenir de l'audimat et des parts d'audience. Il avait tout le monde pour lui. Ou alors contre lui. Aucun réalisateur TV n'a soulevé depuis son règne autant de polémiques, même si Daisy de Gallard allait à la même époque très loin dans la provocation avec son émission de mode culte «Dim, dam, dom».

Le goût du scandale 

Averty aimait en effet choquer. En témoigne sa série la plus célèbre, produite par la chanteuse Michèle Arnaud à partir de 1963. «Les Raisins verts» agaçaient bien des dents. L'équipe n'avait aucune peur de blesser. Le politiquement correct n'existait pas encore. Il y avait ainsi, sur le petit écran, l'image récurrente d'un bébé (en celluloïd, je précise) passé à la moulinette pour faire de la viande hachée. Plus des vedettes. Et pas n'importe lesquelles! On ne disait pas non à Averty, qui signa ainsi des shows mémorables autour d'Yves Montand, d'Henri Salvador, de Johnny Hallyday ou de Juliette Gréco. 

Dans les années 60 et au début de la décennies suivante, Averty travailla de manière stakhanoviste, c'est à dire tout le temps. Il était sous contrat à l'ORTF (Office de radio télévision française). Outre les séries de variétés, il y avait les émissions uniques ou des pièces de théâtre complètement repensées. Un théâtre plutôt excessif, comme Jarry, «La vengeance d'une orpheline russe» d'un certain Douanier Rousseau, «Chantecler» d'Edmond Rostand ou «Les Mamelles de Tirésias» de Guillaume Apollinaire. Le cinéaste y multipliait les incrustations. C’était sa marque de fabrique. Renonçant aux décors, il procédait par collages. Il s'agissait pour lui de s'éloigner de ce que le public aurait pu voir sur une scène. La télévision devait selon lui devenir un art autonome.

Emission culte à la radio 

La multiplication des chaînes, le public de masse et l'introduction de la publicité devaient avoir raison de ce bel optimisme. Averty se retrouva peu à peu écarté des studios. Il faisait partie de ces artistes (le cinéma en a connu beaucoup de ce genre) que l'on admire, que l'on cite, mais à qui l'on ne passe plus de commandes. L'homme se tourna alors vers la radio. Passionné de chanson française, dont il se faisait à l'occasion l'archéologue, ce créateur très Averty imagina «Les cinglés du music-hall». Un succès de niche bien sûr, mais un succès tout de même. L'émission connaîtra 1805 épisodes, ce qui n'est pas rien. Je me souviens de l'homme hurlant dans le micro, avec son célèbre cheveu sur la langue. On rêve tout de même de ce qu'il aurait pu donner si les petits écrans savaient une fois voir grand.

Photo (ORTF/INA): L'"Alice aux pays des merveilles" de Jean-Christophe Averty, une de ses créations en couleurs.

Texte intercalaire.

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