Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

TURIN/Rivoli accueillera au Castello la collection Cerruti. Une révélation!

Crédits: Castello di Rivoli

Connaissez-vous Francesco Federico Cerruti? Non? Cela ne m'étonne pas. J'avoue que je n'avais jamais entendu parler de cet Italien avant d'ouvrir le gros numéro de juillet-août sorti par l'excellent «Giornale dell'Arte». J'ai du coup appris son existence et son décès. Génois d'origine, l'homme a vécu le plus clair de sa vie à Turin, où il est mort à 93 ans en 2015. Le journal d'art ne disait pas grand chose de la vie de ce personnage très secret, dont aucun portrait ne se trouve sur le Net. L'essentiel se voyait consacré à son prodigieux héritage. La Fondazione Cerruti, dont les biens sont inaliénables, finira au Castello di Rivoli. Ce dernier montrera cet ensemble, aussi méconnu que prestigieux, dès 2019.

Cerruti avait fait fortune dans le reliure. Reliure industrielle, s'entend. Son plus gros contrat, qui remonte au temps où le digital n'existait même pas en pensée, restait de couvrir le plus solidement possible les annuaires de téléphone italiens. Des dizaines de millions d'exemplaires. La fabrique familiale (Legatoria Industrale Torinese) se trouvait depuis les années 1930 à Turin. Bombardée pendant la guerre, elle était repartie très vite après la fin du conflit. Cerruti lui dédiait toute ses forces. La légende (qui est pour une fois sans doute la réalité) voulait qu'il vive de manière spartiate au dessus de son usine. L'homme s'était bien fait construire avec sa fortune une belle villa, dans les années 1960. Il n'y aurait cependant dormi qu'une seule fois en cinquante ans.

Un Kandinsky dans les années 1950 

Mais il y avait la peinture! Cerruti a été en toute discrétion (son nom n'apparaissait jamais en cas de prêt) l'un des plus grands collectionneurs du XXe siècle. Il avait craqué une première fois pour une œuvre sur papier. Certains commencent petit. Il s'agissait d'un Kandinsky de 1918. Un coup de foudre subi aux Etats-Unis durant les années 1950, lors d'un voyage d'affaires. Par la suite, avec les gros moyens que lui permettaient un train de vie très modeste, le Piémontais d'adoption ne s'était fixé aucune limite de date. Refusant toute spécialisation, il allait du Moyen Age à l'art contemporain, et vice-versa. L'actuel ensemble, auquel il faut ajouter des meubles anciens et de superbes reliures, va donc des primitifs à fonds d'or attribués à Agnolo Gaddi ou à Gentile da Fabriano à Andy Warhol et Alberto Burri. La passion ne l'a jamais quittée. La dernière œuvre a été achetée en 2013, alors qu'il était nonagénaire. Il s'agit d'un portrait de femme d'Auguste Renoir. 

Cerruti vivait seul. Il ne s'était jamais marié. On ne lui connaît aucun enfant illégitime. La personne dont il semblait le plus proche restait Annalisa Ferrari, qui demeura son assistante pendant trente ans. C'est elle que l'industriel a chargé d'organiser ses funérailles. Très simples. Il fallait juste qu'il y ait dans son cercueil deux photos. D'abord celle de sa mère. Ensuite celle du Padre Pio, ce saint François d'Assise du XXe siècle que l'Eglise considéra comme une sorte d'hérétique durant toute sa vie, avant de le béatifier ensuite. Les Suisses ne peuvent pas imaginer le culte dont le Padre fait encore l'objet au-delà des Alpes.

Un choix contemporain

Restait la succession. Cerruti avait bien préparé les choses. Pas de nouveau musée! Il en a choisi un qui peut étonner. Tout ira, en tant que prêt à long terme, au Castello di Rivoli près de Turin. Pourquoi s'agit-il d'une surprise? Parce que depuis les années 1980 cette ancienne résidence de la famille de Savoie, restaurée après une longue période de décrépitude, constitue LE musée d'art contemporain italien. Le MAXXI romain n'existait alors même pas en projet. Il s'agit aujourd'hui là d'une référence historique, avec une focalisation sur le minimal ou l'arte povera. Le château a la chance de se trouver dans une commune suburbaine. La municipalité n'a donc pas d'autre charge. Une aile depuis longtemps détruite (la Manica lunga) a ainsi été reconstruite pour abriter un patrimoine en augmentation constante. 

Comment la direction de ce temple de l'actualité culturelle prend-elle la chose? Mais bien! Carolyn Christov-Bakarglev, qui organisa en 2008 une Documenta de Kassel, se dit ravie. L'Américaine, d'origine italo-bulgare, a déclaré au «Giornale dell'Arte» tout le bien qu'elle pensait de cet apport insolite. Elle en a loué la haute qualité. La diversité dans la cohérence, «avec une attention spéciale portée sur le portrait.» «Rivoli pourra ainsi collectionner un collectionneur, autrement dit un personnage essentiel du monde artistique contemporain.» La directrice a aussi ajouté des mots qui font réfléchir. «A l'heure où tant de musées, y compris le Metropolitan Museum de New York, focalisent leurs intérêts sur le contemporain, il me semble bon de revenir à l'encyclopédique.»

Ouverture en janvier 2019 

Carolyn a donc décidé de bien faire les choses. Pour le moment (l'annonce officielle remonte au 7 juillet), on inventorie un ensemble avant tout italien où se retrouvent les noms de Sassetta, Pontormo, Dosso Dossi, Giorgio de Chirico, Tiepolo, Klee, Modigliani, Boccioni, Paolini Casorati, Man Ray et j'en passe. Au printemps prochain, un colloque international se penchera sur les plus grands collectionneurs des XIXe et XXe siècles. Cerruti fera son entrée dans ce panthéon. Pendant ce temps, les lieux voués à cet ensemble se verront restructurés, mis aux normes et bien entendu sécurisés. L'ouverture au public se déroulera en janvier 2019. Vous voyez que tout ne prend pas forcément des décennies à réaliser en Italie, du moins tant qu'on reste loin de l'Etat central. 

Photo (Castello di Rivoli): L'intérieur de la villa de Franco Federico Cerruti, où il ne dormait jamais. Aux murs, des Chirico.

Prochaine chronique le vendredi 4 août. Cézanne, suite et fin. Nous serons cette fois à Bâle.

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