Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Turin montre Andrea Mantegna au Palazzo Madama. Il manque juste les chefs-d'oeuvre

Entassée, l'exposition propose une vingtaine d'originaux, plus des dessins et des gravures. L'artiste se voit confronté à Bellini, Donatello, l'Antico, Corrège ou Antonello da Messina.

L'affiche de l'exposition.

Crédits: DR

En art, il existe paraît-il des phares. Une affirmation qui signifierait au passage que tous les autres créateurs sont des lumignons. Les éditions Citadelles sortent ainsi à espaces réguliers des monographies assez épaisses pour vous caler une commode et suffisamment chères pour vous mettre en faillite. Botticelli, Van Gogh, Piero della Francesca, Delacroix… Bref tous ces noms archi-connus qui n’ont en fait plus besoin d’aucun bouquin à leur gloire. Comme je vous l’ai souvent dit, il pleut toujours où c’est mouillé.

Les fresques survivantes de Padoue. Une étape dans l'histoire de la Renaissance. Elles ne sont finalement pas venues à Turin. Photos DR.

Andrea Mantegna(1431-1506) a bien sûr reçu son pavé dans cette collection élitiste. Un ouvrage signé Alberta De Nicoló Salmazo; 189 euros, auxquels il faut ajouter chez nous la petite commission (environ 40 pour-cent) du diffuseur. C’est nettement plus cher que le catalogue de l’actuelle exposition Mantegna de Turin, logée au Palazzo Madama. Une rétrospective de plus pour un artiste finalement assez rare. L’exemplaire présentation «Mantegna & Bellini», qui a commencé par Londres avant d’aller à Berlin, date de 2018-2019. Autant dire qu’elle n’est pas vieille. Son objectif, je vous le rappelle, était de montrer comment le premier des deux artistes était resté figé dans son style, alors que le Vénitien (par ailleurs son beau-frère) avait su parvenir très âgé à une étonnante forme de ce qu’on n’appelait pas encore au XVIe siècle la modernité.

Une présentation partant de rien

Pourquoi Mantegna à Turin? Mystère. Normalement, un hommage à l’artiste passe par les lieux où il s’est montré actif. Dans son cas (précoce), dès la fin des années 1440 alors qu’il restait encore un «teen-ager». Mantoue, où Mantegna a vécu de 1460 à sa mort, tout en voyageant jusqu’à Rome, avait ainsi monté dans les années 1960 son exposition autour des fresques admirablement conservées de la «Chambre des époux». Plus récemment, Padoue qui conserve les débris d'un cycle fondamental pour le développement de la Renaissance (1) s’était risquée à un Mantegna qui s’était révélé un brin décevant. C’était en 2006-2007. L’artiste n’a cependant jamais travaillé dans le Piémont, qui conserve du reste une seule de ses œuvres. Une «conversation sacrée» de la Galleria Sabauda, aujourd’hui largement donnée à l’atelier, et par ailleurs dans un état déplorable. Alors, pourquoi Turin?

L'une des Vierge visibles à Turin. Photo DR.

Sandrina Bandera et l’Ecossais Howard Burns sont donc partis de rien pour créer une manifestation exigeant une multitude d’emprunts. Je ne connais pas le dessous des cartes, mais il est clair qu’Elizabeth II n’allait pas à nouveau prêter les neuf énormes toiles du «Triomphe des Césars». Pas plus que le Brera de Milan, pourtant voisin, n’allait envoyer le célébrissime «Christ mort». Il a donc fallu faire avec ce qui semblait disponible. Notons à ce propos qu’il semble avoir eu des réticences de dernière minute. Je n’ai pas vu le tableau appartenant à un privé genevois (dont je n’ai jamais pu savoir le nom) sous «La Résurrection» récemment redécouverte dans les caves de l’Accademia Carrara de Bergame (2). Et si Padoue a bien envoyé la fresque, aujourd’hui détachée, ornant le dessus de la porte de la basilique Saint Antoine (dite familièrement «il Santo»), l’Eglise de Eremitani a gardé les fresques (elles aussi détachées) de la chapelle décorée par Mantegna alors qu’il n’avait pas 20 ans.

Les lettres et leurs réponses

Comment qualifier le résultat? Je dirai que mes sentiments demeurent mitigés. S’il manque les chefs-d’œuvre, il se trouve en effet ici des pièces rares. Pas forcément des Mantegna, dont il n’y a qu’une vingtaine d’originaux, sans compter les dessins et les gravures. Le visiteur peut ainsi découvrir un portrait d’homme presque inconnu de Francesco del Cossa. Un autre, fabuleux, d’Antonello de Messine, appartenant du reste au Palazzo Madama. Un Corrrège de jeunesse. Des bronzes partiellement dorés (c’est sa marque de fabrique) de l’Antico, un sculpteur mantouan qui mériterait un jour une exposition pour lui tout seul. Des pages de manuscrits enluminés... Il y a surtout aux murs des lettres. Les archives de Mantoue en ont sorti environ vingt. Il est émouvant d'y voir Mantegna s’adresser aux Gonzague, ses patrons. De lire leurs réponses. Cela donne une idée non plus de l’artiste, mais de l’homme. Ce dernier ne se prenait pas pour la queue de la cerise. Quand ce créateur auquel ses gages avaient permis de construire un petit palais (qui existe toujours) se fit enterrer, une inscription devait spécifier qu’il était égal à Apelle, le plus grand peintre de l’Antiquité, «sinon supérieur.»

Le dessin vendu 12 millions de dollars par Sotheby's. Photo Sotheby's.

Autrement, le public (pas trop nombreux en semaine) peut voir un revoir des Mantegna allant du portrait d’homme de Berlin à la grande «sinopia» (3) de la chapelle funéraire de l’artiste, en passant par la grande «Pala Trivulzio» de Milan. Plus quelques toiles issues du musée Jacquemart-André de Paris. Un peu grisâtres, celles-ci! Mantegna, qui n’était apparemment pas un grand technicien, avait voulu peindre à la détrempe sur toile. Or la chose vieillit très mal. Cincinnati a envoyé l’une des admirables grisailles de l’artiste entendant rivaliser avec les bas-reliefs antiques qu’il admirait tant. L’Accademia de Venise, en pleins travaux, son magnifique «Saint Georges». Mais il n’y a rien de Londres, du Louvre et peu de choses des Offices.

Un décor inadéquat

Un mot encore. Il porte sur le décor. Je ne sais pas qui eu la fichue idée d’installer Mantegna dans l’immense hall baroque et dans l’un des salons surdorés du Palazzo Madama. Mais quelle inadéquation! On se croirait à  la biennale des antiquaires de Florence, quand elle est logée au Palazzo Corsini. Le peu de place, alors que Turin n’en manque pas, a de plus obligé à serrer les œuvres au maximum. Là où il devrait y en avoir trois, le décorateur s’est vu obligé d’en mettre huit, voire neuf. Le sentiment de préciosité en prend un sacré coup. Le regard s’embrouille. Les vitrines font écran. Les visiteurs se gênent entre eux. Bref, c’est assez raté. Un phare, si vous voulez mon avis cela se doit de balayer large.

Le Mantegna venu de Cincinnati. Photo DR.

(1) Les fresques ont été détruites par un bombardement allié en 1944, sauf les trois qui avaient été détachées. Le reste est réduit en 80 000 fragments, partiellement remis en place.
(2) Le panneau de Genève et celui de Bergame se raccordent pour former une seule composition, coupée en deux à un certain moment.
(3) La sinopia est le dessin préparatoire au pinceau appliqué sur le mur en préparation d’une fresque.

N.B. Un dessin de Mantegna, le seul connu pour «Le Triomphe des Césars», a été vendu le 29 janvier à New York par Sotheby’s. Il a été adjugé, en comptant tous les frais, environ 12 millions de dollars, alors qu’il s’agit d’un fragment en mauvais état et peu séduisant. Le site Artnet a indiqué que l’oeuvre sortait d’une petite vacation allemande (lieu, nom et date laissés anonymes). Elle avait alors été vendue 1000 euros.

Pratique

«Mantegna, Revivre l’antique, construire le moderne», Palazzo Madama, piazza Castello, Turin, jusqu’au 4 mai. Infoline 011 088 22 78, site www.palazzomadamatorino.it Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h, le jeudi et le samedi jusqu’à 21h.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."