Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Trop d'oeuvres. Le Centre Pompidou a vu un peu grand avec "Elles font l'abstraction"

Il y a aux cimaises parisiennes 500 créations diverses! Un record. Elles émanent des femmes de tous les pays depuis la fin du XIXe siècle jusqu'aux années 1980.

Helen Saunders, une Anglo-saxonne des années 1910 à redécouvrir.

Crédits: DR.

Je ne sais pas si vous vous souvenez. En mai 2009, le musée du Centre Pompidou dévoilait son nouvel accrochage, intitulé «[email protected]». Les collections se voyaient présentées pour la première fois sous l’angle du sexe, de l’étage historique (allant jusqu’en 1960) à celui voué au contemporain. Rien que des peintresses et des sculptrices, souvent peu connues! Piloté par Camille Morineau (Camille est ici aussi au féminin), le projet s’était maintenu en place deux ans au lieu des six mois prévus. Cela faisait peut-être un chouïa trop long, mais les visiteurs se montrent parfois lents à la détente. Et puis, une œuvre pouvait au besoin se voir remplacée par une autre. A Beaubourg, le musée que dirige depuis quelques jours à peine Xavier Rey semble spécialisé dans les retouches, comme certaines boutiques de confection.

Helen Frankenthaler. Une des rares grandes toiles de l'exposition en terme de surface. Photo Succession Helen Frankenthaler, Centre Pompidou, Paris 2021.

En dix ans, la déferlante «femmes» a eu le temps de progresser. On en arrive maintenant au stade du tsunami. Cet été, par un effet de culpabilité habilement provoquée, presque toutes les institutions (notamment parisiennes) se sont ainsi mises au «genre», l’effort le plus intéressant se révélant sans doute l’exposition du Luxembourg sur les créatrices des années 1780-1830. Il pouvait sembler normal que le principal musée d’art moderne et contemporain de France fasse quelque chose. La chose en question a lieu avec du retard, confinement oblige. Je vous ai du reste parlé cet hiver du livre-catalogue, pour sa part sorti dans les temps. Il s’agit d’«Elles font l’abstraction», proposé au dernier étage. Une présentation très historique. Le parcours part des années 1880, avec quelques médiums résolument désinhibées par leurs visions, pour se terminer à l’aurore des années 1980. Il n’y a aux murs presque que des mortes. Et les rares survivantes ne se portent en général pas très bien.

De la danse aux arts décoratifs

Réglée par Christine Macel ( à qui l’on doit la Biennale de Venise 2016), appuyée par Karolina Ziebinska pour la photographie, la manifestation se veut tous terrains. Autant dire qu’elle brasse large, de la danse aux arts décoratifs en passant bien sûr par les beaux-arts ou le cinéma expérimental. Une boulimie  qu’aggrave encore la volonté de couvrir la Terre entière afin de ne pas se faire traiter de sectaire ou de raciste. Il a ainsi fallu l’Indienne de service, la Pakistanaise, la Turque ou la Libanaise (heureusement, il s’agit dans ce dernier cas d’Etel Adman!).Plus tous les pays sud-américains imaginables. Le but était d’arriver sinon à l’exhaustivité, du moins à une parfaite représentativité. D’où les 500 œuvres infligées aux visiteurs et visiteuses, qui n’en demandaient pas tant. Les malheureux doivent déjà retenir des dizaines de noms (parfois) injustement restés inconnus d’eux. D’où une impression de gavage, du type oie à foie gras.

L'inspirée Georgina Houghton. Qui dirait que cette oeuvre sur papier remonte en fait aux années 1860? Photo DR.

Vous l’avez compris. «Elles font l’abstraction» est ainsi devenue la rétrospective du trop-plein, même si l’abstraction pouvait sembler un sujet plutôt limité au départ. Toutes les mouvances de la non-figuration ont en effet accueilli quelques femmes, qui ont souvent travaillé dans l’ombre ou la pénombre. Elles ont été, selon le verbiage en vogue, «genrées», «minorées» et «invisibilisées». Surtout si elles ont vécu en couple avec un homme célèbre. Lee Krasner avec Pollock. Sonia auprès de Robert Delaunay. Natalia Gontcharova face à Michel Larionov. Elaine opposée à Willem de Kooning. Sophie Taeuber éclipsée par Jean Arp... Et puis de nombreuses plasticiennes, à une époque où cela ne se faisait plus beaucoup (c’était un retour à des pratiques anciennes), donnaient dans les arts appliqués. La déchéance. Autant dire qu’elle avaient pactisé avec le commerce, en dont le Diable! Pensez aux tissus «simultanés» de Sonia Delaunay!

Quarante-trois salles...

Pour donner vie à une exposition aussi riche, il eut fallu une force centrifuge. L’exposition du sixième étage de Pompidou dégage au contraire des éclats centripètes. La scénographie de Corinne Marchand n’arrange pas les choses. C’est une suite de tout petits espaces finissant par donner au public une impression de labyrinthe. Comment passer d’une case à l’autre, même en suivant attentivement le plan? J’ai vu l’exposition deux fois. Je reste pourtant persuadé d’avoir manqué quelques uns de ces quarante-trois (oui quarante-trois!) box où les œuvres, souvent de petite taille (les femmes ne disposent souvent pas d’un atelier, la fameuse «chambre à soi» de Virginia Woolf), apparaissent trop nombreuses. Manque le recul, aussi bien physique que moral. Et puis, il y a la fatigue face à la masse de propositions. Le visiteur se sent inévitablement plus frais en découvrant les inspirées du XIXe siècle (dont la remarquable Georgia Houghton, qui mériterait une rétrospective pour elle seule) qu’au moment où il en arrive à Tania Mouraud, 79 ans. Cette dernière ferme la marche en compagnie de la Chinoise Irene Chou ou de quelques aborigènes travaillant en collectif. Je vous avais bien dit qu’il en avait fallu pour tout le monde en même temps…

Hilma af Klint. Une Scandinave active elle aussi avant 1914. Photo DR.

Une chose rassure cependant. Les créatrices m’ayant semblé les plus marquantes ont chacune obtenu leur exposition en Europe ces dernières années. J’ai ainsi pu vous parler de Lee Krasner à Berne, d’Helen Frankenthaler à Venise, de Sophie Taeuber-Arp à Bâle, de Barbara Hepworth ou de Vera Pagava à Paris, de Louise Bourgeois un peu partout. Les constructivistes soviétiques, d’Olga Rozanova à Alexandra Exter en passant par Lioubov Popova ont par ailleurs fréquemment été montrées lors de manifestations tournant autour du constructivisme russe des années 1910-1920. Aujourd’hui nonagénaire, Etel Adnan est on ne peut plus à la mode. Idem pour l’Italienne Dadamaino ou l’anglaise Bridget Riley. Plus si «invisibles» que cela!

Echec public

Heureusement du reste... En dépit du sujet à la mode et d’un tam-tam médiatique surpuissant lors de l’ouverture au mois de mai, le public ne suit pas. Bien que petites, les salles demeurent presque vides. J’ai cependant effectué mes deux visites avant l’instauration du passeport Covid… Est-ce l’absence de noms vedettes? Faut-il blâmer les travaux du bâtiment? L’absence de touristes ne devrait en effet pas trop se faire sentir. Le Centre Pompidou ne s’est jamais nourri de groupes asiatiques, comme le Louvre. Alors pourquoi, allez savoir! La sauce n’a apparemment pas pris. Je le regrette. C’est un échec commercial pour Beaubourg, qui a avec Laurent Le Bon et Xavier Rey une nouvelle génération à sa tête pour lui permettre de se repenser.

N.B. Notons que l'exposition de Beaubourg se déroule cinquante ans pile après la publication du texte fondateur de Linda Nochlin, "Pourquoi n'y a-t-il pas  eu de grandes femmes artistes?" (1971). Comme le note la commissaire Christine Macel, la chercheuse n'avait pas connaissance de beaucoup des plasticiennes aujourd'hui montrées à Paris.

Pratique

«Elles font l’abstraction», Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, Paris, jusqu’au 23 août. Tél. 00331 44 78 12 33, site www.centrepompidou.ch Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 21h. Réservation en principe obligatoire, mais il y a les caisses.

Vera Pagava. La Georgienne de Paris refait lentement surface. Photo Succession Vera Pagava, Centre Pompidou, Paris, 2021.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."