Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Trop beau pour être vrai". Jean-Louis Gaillemin raconte les plus folles affaires de faux

Le livre reprend bien sûr des cas célèbres, racontés cent fois. Mais il y a aussi des cas inédits ou passés sous silence hors des revues spécialisées. Le tout remis en contexte.

"La belle princesse" de Léonard de Vinci. Une invention de Shaun Greenhalgh?

Crédits: DR

C’est inouï. Mais je crois que les œuvres d’art intéressent davantage le public quand elles se révèlent fausses. Il y a désormais une histoire derrière elles. Un spécialiste s’est vu berné. Or ce monsieur (ou cette dame) forme un curieux ménage à trois avec la dupe et l’imitateur. Il faut être trois pour tromper et se tromper quand un tableau, un meuble ou une sculpture atteint un certain prix. L’acheteur veut des garanties. Il obtient des illusions. Dure sera sa chute, qui entraînera celle de l’expert. Quoique... Un homme comme Werner Spies, qui semblait ne jamais devoir se relever des assurances données pour des Max Ernst faux comme un écu de six francs (1), semble se porter comme un charme. Tout le monde feint autour de lui d’avoir oublié «l’affaire Beltracchi» même si Wolfgang Beltracchi, le vrai coupable sorti de prison, s’est recyclé en (mauvais) peintre médiatique.

Je vous avais parlé, il y a deux ans, du livre «Faussaires illustres» de Harry Bellet. Je ne l’avais pas aimé. Je l’avais dit. L’auteur en avait pris ombrage. Voici aujourd’hui (ou plutôt hier, puisque l’ouvrage date en fait de fin 2019) «Trop beau pour être vrai» de Jean-Louis Gaillemin. L’auteur est lui aussi journaliste. Il s’agit d’un fondateur de «Beaux-Arts Magazine» et de «L’objet d’art». L’homme enseigne. Il conçoit des expositions. Il créée aussi. Je me souviens d’avoir vu de lui des collages. Autrement dit des détournements d’images. Une manière comme une autre de rapprocher les choses qui se retrouve dans les articles qu’il donne aujourd’hui à des mensuels comme «Connaissance des arts».

Versailles berné

Gaillemin reprend pour le lecteur un certain nombre de cas célèbres. On n’échappe pas à l’affaire Beltracchi ou à l’incroyable histoire des tableaux modernes réalisés pour 2000 ou 3000 dollars par le Chinois Pei-Shen Qian pour une galeriste américaine obscure. Celle-ci les revendait autour du million à la prestigieuse maison Knoedler de New York, qui en tirait une dizaine de millions. Voilà, en terme utilisés par la profession, ce qui s’appelle une «culbute». Il est aussi question des chaises acquises par Versailles, sur lesquelles Marie-Antoinette ne s’est jamais assise. Il s’agissait de meubles commandités aux meilleurs artisans parisien par l’expert Bill Palot. Ce dernier est tombé, je le rappelle, sur l’insistance de son ex-disciple Charles Hooreman. Le Château refusait de croire qu’il avait été entôlé. C’était le mouton noir contre le chevalier blanc. Bill a fini en taule. La sympathie allait pour une fois à Monsieur Propre. Il faut dire que Charles se révèle bien plus agréable que Bill (je les connais un tout petit peu les deux), et que ce genre de sentiments joue dans ces histoires tenant fatalement du théâtre guignol.

Le Cranach qui illustrait l'exposition d'Aix-en-Provence. Le tableau Ruffini a été saisi par la police à l'Hôtel de Caumont. Ce serait un faux. Photo DR.

Le mérite de «Trop beau pour être vrai» se situe en fait ailleurs. Il réside d’abord dans des récits pour une fois un peu nouveaux. Il n’y a pas là que les faux Vermeer de Van Meegeren, qui nous apparaissent aujourd’hui vieillis dans la mesure où ils reflètent le goût des années 1930 (2). Le public n’avait pas bénéficié jusqu’ici d’un exposé clair et cohérent (même s’il demeure par la force des choses incomplet!) de cette Collection Giuliano Ruffini d’où sortaient des chefs-d’œuvre certifiés de Cranach, de Frans Hals ou d’Orazio Gentileschi. Un château de cartes, dont le prince de Liechtenstein avait été l’une des victimes. On ne vous avait jamais aussi bien raconté l’histoire des faux meubles donnés à Charles-André Boulle et acquis par Axa. Une assurance n’est pas assurée contre l’erreur. Il y a aussi une bonne biographie de Shaun Greenhalgh. Le génie du faux. L’Anglais peut aussi bien créer une sculpture pharaonique qu’un dessin de Léonard de Vinci. A ce propos, il serait l’auteur de «La belle princesse» du Port Franc de Genève, dont son propriétaire voulait 150 millions. Une plaisanterie. Shaun a raconté avoir fait poser une caissière de supermarché. Un jour, ces œuvres seront vendues selon Jean-Louis Gailllemin comme des «genuine» Shaun Greenhalgh. Les grands faussaires possèdent en effet leur cote, même moindre. On voit souvent, dans de bons catalogues, des dessins donnés au «Falsario del Guercino» travaillant cent ans après la mort du Guerchin.

"Louisland"

Mais ce n’est pas tout! L’auteur sait toujours remettre des faits dans leur contexte. Celui-ci peut rester psychologique. Le faux comble un désir de croyance et des possession. Il y a aussi des relativisations. Ravageur, le chapitre intitulé «Louisland» montre que bien des choses sont des copies dans le Versailles actuel. A la Galerie des Glaces, sous les vraies peintures de Charles Le Brun restaurées grâce au mécénat de Vinci, se trouvent des lustres sortis tout droit du commerce et des torchères dorées en résine moulées sur un exemplaire authentique appartenant au MAD (ex-Musée des arts décoratifs). Le lit de Louis XIV est une reconstitution recouverte d’un somptueux brocart à fils d’or retissé d’après un modèle créé sous… Louis XV. Alors, de fausses chaises de Marie-Antoinette, pourquoi pas? Mais pas à ce prix-là, payé par le contribuable ou par des mécènes échaudés.

Jean-Louis Gaillemin. Photo Babelio.

Mais que deviennent au fait les faux démasqués? Tout dépend des réactions de la dupe. Versailles a retiré les chaises. Le Louvre n’a toujours pas digéré l’achat ruineux de la «Tiare de Saïtapharnès» en 1896. Il cache cette interprétation par un orfèvre russe virtuose de l’ar  tscythe antique. J’avoue n’avoir vu qu’une fois cette chose, qui aurait normalement dû finir à Orsay. Le Quai Branly a présenté en vedette un crâne précolombien en cristal de roche provenant d’Alphonse Pinart. Ce grand collectionneur avait été berné. L’objet était récent quand il l’a acquis vers 1880. "Reste que c’est un chef-d’œuvre", disait le musée des arts premiers. Le «Met» de New York a lui aussi eu la bonne réaction. Apprenant que l’un de ses plus beaux objets orfévrés de la Renaissance était dû à Reinhold Vasters, qui œuvrait à la fin du XIXe siècle, il a eu deux gestes. L’étiquette a été refaite. L’objet a changé de salle. Il vaudrait du reste de nos jours très cher en vente publique.

(1) L’écu suisse est donc une pièce de cinq francs.
(2) J’ai vu «La Cène» de Han Van Meegeren, le plus célèbre des faux Vermeer, dans la cafétéria du Boijmans-Van Beuningen Museum de Rotterdam. Un trait d’humour!

Pratique

«Trop beau pour être vrai», de Jean-Louis Gaillemin, aux Editions Le Passage, 237 pages.

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