Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Trois pierres c'est un mur...". Eric C. Cline met l'archéologie à jour dans son livre

L'Américain, qui a beaucoup travaillé sur le terrain de l'Egypte à la Californie, raconte l'évolution récente d'une science en remettant les choses en contexte. Un bon ouvrage pour lecteur débutant.

Eric C. Cline sur le site de Megiddo.

Crédits: DR

«Une pierre, c'est une pierre, deux pierres, c'est une structure, trois pierres, c'est un mur, quatre pierres, c'est une maison.» Du moins en archéologie. Il n'y avait pas livre généraliste récent sur cette science historique, alors que les découvertes se succèdent à un rythme accéléré. Plusieurs centaines par mois, en suivant l'ensemble des médias. Eric H. Cline met à jour les connaissances des simples amateurs. Du moins partiellement. L'Américain, qui a beaucoup travaillé sur le terrain, d'Israël à la Grèce en passant par l'Egypte, la Californie ou la Jordanie, répartit en effet sa matière en grandes «parties». Après avoir rappelé quelques découvertes du XXe siècle, dont l'exploitation n'est jamais terminée (pensez aux soubresauts que connaît périodiquement Toutankhamon!), il opère ainsi un tour de la Planète en expliquant au passage comment les scientifiques procèdent.

Né en 1960, Eric H. Cline est tombé petit dans la marmite archéologique. Il avait sept ans quand sa mère lui a offert un livre racontant la vie d'Heinrich Schliemann, le découvreur de Troie. Au collège il a lu «Aventures du voyage au pays des Mayas» de John Lloyd Stephens et surtout «Des dieux, des tombeaux, des savants», de l'Allemand C.W. Ceram, paru en 1949. Je me souviens d'avoir dévoré dans mon enfance ce gros bouquin qui ouvre aux néophytes des horizons magiques. Et cela s'il est bien clair que les archéologies actuels ne cherchent plus aujourd'hui des trésors, mais des informations. Du moins en théorie. Il demeure clair qu'une découverte un peu spectaculaire aide à la suite de leurs recherches, dont l'essentiel devrait rester la publication, souvent bien tardive.

Un tour du monde

Tout commence donc avec Toutankhamon et Troie, dont le véritable inventeur fut Frank Calvert, vice-consul des Etats-Unis dans l'Empire ottoman. Suit le monde sumérien, avec ici comme ailleurs une mise à jour. J'ignorais ainsi qu'il existait une version inédite du Déluge découverte sur une tablette publiée en 2014. La pièce appartient à un privé, qui l'avait montrée brièvement à un assyriologue du British Museum en 1985. Ce dernier n'a plus eu accès, pour une raison non donnée par l'auteur, à ce document jusqu'en 2009. Il y a bien sûr ici un Noé. Il s'appelle Atrahasis. Notons que l'Arche, contrairement à ce qui se passe dans les deux autres moutures, est ronde et non pas rectangulaire comme un carton à chaussures.

Suivent les Précolombiens, les premiers hominidés en Afrique il y a plus d'un million d'années et le Croissant fertile à nouveau. Tout défile très vite sous l’œil du lecteur. Eric H. Cline doit se réserver de la place pour des thèmes de fond. Si les extraterrestres, que les esprits échauffés invoquent aussi bien pour les immenses dessins Nazca tracés sur le sol du Pérou que pour la construction des Pyramides, se voient rapidement évacués, il y a des choses sérieuses à rappeler. L'auteur évoque ainsi les positions d'un Ian Hodder, connu par ses spectaculaires levées de fonds pour des campagnes qui en ont toujours besoin. C'était un «post-processuel». Comprenez pas là qu'il s'opposait à la «nouvelle archéologie» prônée par l'Américain Lewis Binford. Pour ce dernier celle-ci devait être «anthropologie ou rien». Comme s'il existait des lois universelles réglant les comportements humains! La théorie encombre parfois l'archéologie.

Israël prioritaire

L'auteur consacre bien davantage de place à Israël, où il a il est vrai travaillé, qu'à la Chine. On peut le comprendre. «La bible arrachée aux sables», pour reprendre un titre de Werner Keller, demeure pour beaucoup l'objectif prioritaire. Il suffit de penser à l'émoi que suscitent certaines trouvailles historicisant le Christ. Il y a dans le livre tout un chapitre du Massada, haut-lieu de la résistance des Juifs contre les Romains. Un lieu identitaire pour le pays actuel. On trouverait cette évocation de manière moins marquée chez un Européen qui serait résolument laïc. Notons pourtant qu'Eric C. Cline se défend de toute instrumentalisation religieuse. En bon praticien du politiquement correct, il ne date du reste pas les civilisations tel au tel siècle avant ou après Jésus-Christ. Nous sommes avec lui dans l'AEC ou l'EC, autrement dit «avant l'ère commune» ou «de l'ère commune». Un musulman ou un bouddhiste ne se sentira donc pas froissé!

Il y a énormément à glaner dans ce gros livre, qui se termine par 74 pages de notes et de bibliographie... alors qu'il ne comporte pas de table des matières. J'ignorais que le corps du Richard III de Shakespeare avait été découvert en creusant un parking. J'avais oublié qu'un site maya du Belize s'était vu localisé par la télédétection. Je ne savais plus très bien où on en était aujourd'hui avec les fosses abritant en Chine les guerriers de terre cuite du «premier empereur». En revanche, j'avais déjà souvent entendu les plaintes des chercheurs à propos des fouilles clandestines élevées au rang d'industrie. Je me demande du reste parfois ce que deviennent les quantités de pièces découvertes. Il n'en circule pas tant que ça sur le marché blanc ou gris. La capacité des ports francs a par ailleurs des limites. Le mal permet pourtant à Eric C. Cline de poser la question. Un chercheur ose-t-il, ou non, publier le résultat de fouilles clandestines? Comme vous pouvez facilement l'imaginer, il existe à ce propos deux écoles. Antagonistes. Mais catéchisantes.

Pratique

«Trois pierres, c'est un mur» d'Eric C. Cline, traduit par Jacques Dalarin, chez CRNS Editions. Autrement dit au Centre national de la recherche scientifique. 447 pages. Cline s'était fait connaître dans les pays francophones par "1177 av. J.-C., Le jour où la civilisation s'est effondrée", paru en 2015 à La Découverte. L'éditeur avait dû lui imposer ici le J-C.!

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