Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Trois historiens racontent la Genève depuis 1914. Entrez "Dans la tourmente d'un siècle"!

Paru chez Slatkine, le livre réunit Bernard Lescaze, Pierre Monnoyeur et Serge Pasquier. Il s'agit ici de parler de tout, de la politique à l'économie et à la culture.

Les illustrations du livre comprennent nombre d'affiches de Noël Fontanet, qui a beaucoup oeuvré pour les partis les plus à droite. A part cela, l'homme s'est souvent révélé excellent graphiste.

Crédits: DR

Un aigle couronné orne la couverture, foulant une clef épiscopale. Nous sommes à Genève, qui n’en finit pas d’engendrer des livres racontant son histoire depuis le Moyen Age. Certains périodes intéressent visiblement plus que d’autres. Le XVIe siècle a suscité une surabondante littérature, dans la mesure où il reste lié à la Réforme. Le XVIIIe aussi, tant notre ville a constitué une capitale des Lumières en dépit de sa petite taille. «Quand je secoue ma perruque, je poudre toute la République», pouvait ainsi se gausser Voltaire.

Il a fallu du temps pour que les historiens s’intéressent d’une manière moins passionnée, pour ne pas dire moins passionnelle, au XIXe, période de tous les changements. Le XVIIe a longtemps passé pour une époque sans grand intérêt. A tort, comme l’ont démontré plusieurs auteurs. Et le XXe? Comment le traiter? Difficile de le faire par dessus la jambe! Le sujet se révèle si énorme qu’il exige une équipe pour le traiter. Pour «Dans la tourmente d’un siècle», qui vient de sortir chez Slatkine, un triumvirat s’est ainsi vu formé sous les auspices de la Société auxiliaire de Archives d’Etat. Bernard Lescaze aborde la période allant de 1914 à 2019, avançant décennie par décennie. Il passe à mi-course le relais à Serge Pasquier. Ce dernier traite du «Choix des énergies, défis technologiques, finances et institutions à Genève». Du lourd et du trapu. Pierre Monnoyeur ferme enfin l’ouvrage avec «La grande Genève (d’aucuns disent «le grand Genève»!) entre limites et extensions». La cité rayonne en effet au-delà des frontières dans deux départements français dénués de véritables centres d’attraction, avec les problèmes que cela suppose.

"Traversée du désert" et "Surchauffe"

On pourrait parler d’un gros livre suivi de deux autres. Bernard Lescaze a pourtant tenté de faire court. Il parti des fêtes de juin 1914, quand Genève célèbre le centenaire de son adhésion à la Suisse sans savoir qu’une guerre mondiale va éclater cinq semaines plus tard, pour finir avec les récentes affaires ayant ébranlé les Conseils d’État et Municipal. Elles deviendront sans doute des poussières d’Histoire, mais nous manquons encore de recul. Entre-temps, tout a changé. Ou presque. La population a explosé, grignotant la campagne. Genève s’est internationalisée depuis l’arrivée en 1919 de la Société des Nations. Aux années 1920 prospères a, comme ailleurs, succédé la crise économique et le repli identitaire. Certains auteurs plus sévères croient même que «de 1914 à 1945, Genève connaît une véritable traversée du désert.» Une chose semble claire Tout a basculé juste après la guerre, que la Suisse a connue de loin. Dotée d’un bel aéroport tout neuf voulu par le visionnaire Albert Casaï, la cité va alors s’envoler. Elle connaîtra ses Trente Glorieuses en plus accentué encore qu’ailleurs. Sur le plan économique, on parlera même dans les années 1960 de «surchauffe». Un véritable vent de folie, que l’immobilier fera souffler une seconde fois vingt ans plus tard

Il y a aussi les affiches d'Exem, qui se met au service d'idées plus libérales, voire plus libertaires. Photo Exem.

Bernard Lescaze traite ensuite de décennies moins brillantes. Plus confuses. Plus embourbées, même. Genève a comme perdu de son élan. De son éclat. Son personnel politique a intellectuellement baissé. L’auteur peut ainsi détailler un mémoire brillant d’Albert Picot qui fut pendant des âges la tête du parti libéral. Quarante ans plus tard celui-ci avait comme représentant au Conseil d’État Mark Müller... Il n’y avait plus d’André Chavanne, socialiste celui-là, pour s’occuper d’une instruction à réformer complètement. Aucune forte femme n’a remplacé depuis son involontaire retrait la radicale Lise Girardin, à qui Genève doit prochainement dédier une place dans l’espace urbain. L’auteur a du coup des mots gentils pour un «animal politique» comme Pierre Maudet qui se défend encore en ce moment comme un lion contre toutes les accusations. «Cette attitude ferme, rare en Suisse, enchante les uns et abasourdit les autres.»

Un mot pour chacun

Le livre n’en ressemble pas moins à une superproduction hollywoodienne aux milliers de figurants. Lescaze se doit d’avoir un mot pour tous et de n’oublier personne. Il y a les politiques, bien sûr, dont il fit partie. Ils se voient ici privilégiés, alors que nombre d’entre eux sont devenus des inconnus au Cimetière des Rois, voué aux gloires de la République. Mais il a aussi fallu penser aux brasseurs de l’économie, aux ténors du barreau, aux vedettes de la scène et aux gens de lettres. Cela fait beaucoup de monde qui défile ainsi au pas de charge. Sur le plan théâtre, les Pitoëff sont à peine partis que déboule en trublion le François Simon du Théâtre de Carouge ou un Benno Besson à la tête d’une Comédie pour une fois entre de bonnes mains. Côté beaux-arts, John Armleder se voit juste cité. Deux mots, c’est moins que pour Emile Chambon ou Alexandre Cingria. Mais il fait opérer des choix, et tout le monde sait que l’Histoire tend à s’accélérer…

Très longuement cité par Bernard Lescaze, le conseiller d'Etat Albert Picot, qui siégea durant huit législatures. Photo Centre d'iconographie genevoise.

Alors, à qui s’adresse le livre finalement? A un public cultivé. Austère d’aspect, dépourvu de toute anecdote, aussi éloigné que possible de la saga identitaire, ce volume adopte en plus le principe de neutralité. Aucune polémique. A peine un mot cruel de temps en temps. Je n’irai pas jusqu’à dire que le récit en devient un peu trop lisse, mais il se veut sans aspérités. Le même parti-pris se retrouve chez Serge Pasquier et Pierre Monnoyeur. Le premier cité parle en plus de choses très techniques. Il faut s’intéresser au gaz, à l’électricité, au charbon, aux énergies renouvelables et à leur financement. Les esprits chagrins s’indigneront juste au passage des accords avec l’Allemagne nazie pour ne pas se retrouver à découvert. Pierre Monnoyeur, qui nous parle du vélo, de l’automobile et de l’aviation avant de conclure avec le CEVA devant enfin relier Genève à son arrière-pays (pour le moment, il souffre de divers maux de jeunesse), s’attaque à des thèmes plus faciles. Heureusement! Il arrive à la fin d’un long ouvrage ne donnant pour le moins pas dans la facilité. Ce qu'on apprend ici doit se mériter.

Pratique

«Dans la tourmente du siècle, Genève 1914-2019», de Bernard Lescaze, Pierre Monnoyeur et Serge Pasquier aux Editions Slatkine, 474 pages.

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