Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Trois auteurs viennent de donner un livre sur le peintre genevois Albert Schmidt

Mort en 1970, l'artiste a fait partie du début du XXe siècle du cercle des "hodlériens". Il a su ensuite dégager une certaine personnalité. A découvrir.

Un nu d'Albert Schmidt.

Crédits: Succession Albert Schmidt, Photo tirée du livre

Est-ce un satellite? Un suiveur? Un épigone? Oui et non, pourrait-on dire après avoir lu la monographie récemment parue chez Slatkine. Né en 1883 à Genève et décédé en 1970 à Chêne-Bougeries, dans la banlieue de cette ville, Albert Schmidt se situe bien au départ dans le sillage de Ferdinand Hodler. Le peintre joue pour lui le rôle de la figure paternelle. Du modèle à atteindre. Le Bernois de Genève a trente ans de plus que le jeune artiste. Il est auréolé par son succès européen. Normal que toute une génération se place sous son aile. Il y a ainsi les «hodlériens» (ils ont fait en 2018 l’objet d’une exposition à la Maison Tavel), comme il a existé dans les siècles passés les «rembranesques», les «rubéniens» ou les membres de l’atelier de Jacques-Louis David vers 1800. Mais il ne faut pas oublier l’après Hodler, mort en 1918! Ses émules vont devoir chacun suivre leur voie... qui se révèle souvent une voie de garage.

La couverture du livre, avec un autoportrait de l'artiste remontant à 1929. Photo succession Albert Schmidt, Slatkine, Genève.

La chose est encore plus claire pour Schmidt que pour ses congénères. Fils d’un entrepreneur en gypserie venu d’Alsace, le débutant a toujours vécu au milieu des tableaux du maître. Son père David a été l’un des premiers amateurs et acheteurs d’un artiste encore très contesté. L’adolescent se coule naturellement dans le moule, avec ce qu’il suppose de parallélisme, de symétrie, de cernes colorés et de frontalité. Le débutant trouve cependant vite ses marques. Il se fait reconnaissable. Peu à peu des libertés, voire des divergences apparaissent. Schmidt devient un nom connu, mais le plan local. La disparition paternelle en 1912 le contraint cependant à reprendre la raison sociale familiale. Il produira dès lors moins. Un peu comme s’il exerçait désormais un «hobby». Cela dit, tout proche de nous, le grand François Morellet (1926-2016) a bien coiffé une fabrique de jouets et de voitures d’enfant fondée par son grand-père jusque tard dans sa vie! Et cela roulait tout de même pour lui.

Contexte défavorable

Le contexte culturel dans lequel travaillait Schmidt s’est cependant dégradé après 1918. La Suisse romande de l’entre-deux guerres, voire des années 50, se repliait sur elle-même en dépit de talents isolés. Les amateurs, comme la commande publique, se montraient frileux. Normal! Genève et Lausanne se provincialisaient. Il faudra du temps pour y voir se développer un peintre abstrait du niveau de Charles Rollier (1912-1968)! Un certain affadissement, puis un affadissement certain de la production d’Albert Schmidt n’offre donc rien d’étonnant. D’où le faible nombre de reproductions dans le livre de toiles réalisées après 1920. L’interminable fin ne se voit qu’évoquée. Mais on ferait certainement la même chose pour ces autres «hodlériens» que furent Stéphanie Guerzoni ou John Torcapel. Sans parler de tout ceux qui ont vite passé par la trappe, et dont une jolie toile apparaît à l’occasion dans une vente aux enchères genevoise.

Esquisse pour une des compositions hodlériennes des débuts. Photo Succession Albert Schmidt.

Trois auteurs se partagent les pages d’«Albert Schmidt, Un symboliste expressif», que préface la romancière française Marie-Hélène Lafon. Il y a d’abord Anne Drouglazet (1), qui a récemment classé et inventorié au Musée d’art et d’histoire (MAH) les quelque 3700 dessins de Schmidt donnés par les descendants. Trois mille sept cents, c’est bien sûr beaucoup trop. Le dixième aurait suffi, d’autant plus que le MAH ne montrera jamais Schmidt. L’historienne se penche ainsi sur les portraits ou les paysages. Christophe Flubacher, qui a produit beaucoup de livres sur la peinture romande de la première moitié du XXe siècle pour Slatkine, se livre à des «lectures d’œuvres». Un ou plusieurs tableaux se voient à chaque fois décortiqués. Frédéric Elsig lie enfin la gerbe, ouvrant et fermant le livre, avec un long article en milieu d’ouvrage sur les «figures».

Une exposition en 2007

L’ensemble laisse un peu sur sa faim. Il ne crée pas l'enthousiasme. Faut-il blâmer le trio d’auteurs ou tout simplement l’artiste, qu’il est permis de trouver par moments un peu décevant? Reste que Schmidt, qui a fait en 2007 l’objet d’une belle exposition montée à Chêne-Bougeries par Claude Ritschard, méritait son ouvrage. Il subsistait bien le catalogue alors réalisé par l’ex-conservatrice du MAH. Mais en treize ans, la recherche a évolué et bien des œuvres sont apparues.

L'autoportrait de 1908. Photo Succession Albert Schmidt.

(1) Anne Drouglazet a été choisie tout récemment pour seconder Stéphanie Guex au Cabinet cantonal des arts graphiques vaudois, déposé au Musée Jenisch de Vevey. Je crois que la chose est maintenant officielle.

Pratique

«Albert Schmidt, Un symboliste expressif» d’Anne Drouglazet, Frédéric Elsig et Christophe Flubacher aux Editions Slatkine, 192 pages.

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