Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Fondation Beyeler de Bâle propose les paysages américains d'Edward Hopper

Aujourd'hui fermée au public, l'exposition se situe presque aux antipodes du goût d'Ernst Beyeler. Il devient du coup permis de se demander ce qu'elle fait là.

"Gas" de 1940.

Crédits: Succession Edward Hopper, Pro Litteris, Fondation Beyeler, Bâle 2020, Smisthonian American Art Museum, New York 2020.

C’est une grande première. Du moins en Suisse alémanique. Pour la Romandie, qui me semble pourtant trois fois plus petite, il y a eu deux précédents au moins. Edward Hopper (1882-1967) a été présenté dans la nuit des temps au Musée Rath de Genève. Je m’en souviens dans la mesure où il s’agissait alors d’un peintre encore peu connu en Europe. Sa gloire s’est enflée comme un ballon depuis cette exposition de 1991. L’autre rétrospective a eu lieu à l’Hermitage de Lausanne, alors dirigé par Juliane Cosandier. C’était en 2010. Il y a dix ans, quoi… Une toute petite éternité.

Il fallait un point de vue nouveau, alors que les valeurs d’assurance ont pris l’ascenseur. La Fondation Beyeler a choisi le paysage. Des toiles où nul être humain ne figure. D’autres où il n’occupe qu’une petite partie de la surface, dans l’attente d’on ne sait trop quoi. Le commissaire Alf Küster a bien sûr collaboré avec le Smithsonian American Art Museum de New York. C’est là que se trouve le gros du fonds, depuis le legs en 1968 de la veuve Josephine, elle-même peintre. Il y a là certes quelques chefs-d’œuvre, mais aussi les invendus et le fonds d’atelier. Hopper travaillait sur papier de manière réaliste d’après nature, en regardant par la vitre arrière de sa voiture. Ses huiles demeuraient en revanche des compositions créées en studio à partir de rien, si ce n’est sans doute quelques souvenirs. Une création complète.

Quelques icônes

Sur les murs de la Fondation se trouvent ainsi quelques sommets... et le reste. Si les salles contenant les œuvres graphiques nous offrent de l’inédit, du moins sous nos latitudes, le visiteur retrouvera ainsi des classiques. «Gas» de 1940 fait l’affiche. «Lighthouse Hill» de1927 se révèle proche d’Hitchcock, ce qui ne constitue peut-être pas un accident. Guy Gogeval a organisé il y a bien longtemps à Beaubourg une exposition sur le cinéaste et les arts plastiques. «Cape Code Morning» de 1950 sert de couverture à la brochure d’accompagnement. «Second Story Sunlight» de 1960 semble aussi bien connu par la reproduction ou par son utilisation comme couverture de livre. C’est du reste curieux de constater à Bâle qu’il n’existe pas de différence essentielle entre l’original et son impression papier. Voir un Hopper pour de vrai ajoute peu de chose. Le sujet l’emporte chez lui sur la touche picturale, maigre et plate. Comme pour René Magritte.

"Second Story Sunlight", 1960. Photo Succesion Edward Hopper, Pro Litteris, Smithsonian American Art Museum, New York 2020, Fondation Beyeler, Bâle 2020.

Hopper est un artiste populaire. Le succès public de l’exposition, ouverte le 26 janvier, le prouvait. Quand je l’ai vue, alors que la Suisse excluait déjà tout rassemblement de plus de mille personnes, c’était plein. Les salles grouillaient de monde, et il y avait une longue file d’attente avant de découvrir le court-métrage tourné en 3D par Wim Wenders à l’occasion de la manifestation. Une commande, donc. Un produit dérivé de prestige, où le cinéaste allemand, aujourd’hui un peu en fin de course (le réalisateur est né en1945), s’appropriait notamment «Gas». J’aurais été ravi devoir là une innovation. Une originalité. Il m’est cependant vite revenu à l’esprit que l’Autrichien Gustav Deutsch (quelle drôle d’idée de s’appeler Deutsch quand on est Autrichien…) avait imaginé en 2014 tout un long métrage de fiction entièrement basé sur les toiles de Hopper. Il me semble du reste vous avoir alors parlé de ce «Shirley». Une réussite un peu acrobatique.

Avant Goya

Hopper ne fait pas partie de l’ADN de la Fondation. Je me demande du reste si Ernst Beyeler a jamais vendu une de ses toiles dans sa galerie de la Baümleingasse. Trop américain. Trop figuratif, sans doute. Quelque chose se situant loin des avant-gardes. Un morceau d’«Americana» pris entre «American Gothic» de Grant Wood (1930) et «Christina’s World» d’Andrew Wyeth (1942). Il devient du coup permis de se demander en quoi l’artiste a sa place ici, si ce n’est pour attirer les foules. La même question se posera, d’une manière encore plus marquée, quand la Fondation proposera Goya à partir du 17 mai. Pour autant bien sûr que cette présentation, organisée en partenariat avec le Prado de Madrid, se concrétise! Pourquoi Goya ici? Comme père, ou plutôt comme grand-père des modernes, via Edouard Manet? Ou afin de prouver que la Fondation, qui projette un nouveau bâtiment dans un parc voisin, est devenue un musée presque généraliste?

Pratique

"Hopper", Fondation Beyeler, 101, Baselstrasse, Riehen/Bâle, jusqu’au 17 mai. Tél.061 645 97 00, www.fondationbeyeler.ch Le lieu est actuellement fermé. Il est impossible de savoir quand il rouvrira et si l’exposition se verra alors prolongée.

"Gas" revu par Wim Wenders. Photo Wim Wenders, Fondation Beyeler, Bâle 2020.

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