Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Tribe Hole" fête à Genève ses vingt ans. Retour sur un haut lieu du piercing

Cela fait deux décennies que Georges perce. Il a passé des squats à une boutique à Genève et une autre en Valais. Retour sur des pratiques qui ont bien changé avec le temps.

Georges à l'oeuvre.

Crédits: Photo fournie par Tribe Hole

Vingt ans. C'est le temps d'un cheminement de vie. Il s'agit aussi pour Georges d'un itinéraire urbain. Il a
commencé, après une enfance en campagne genevoise, par un tour des squats genevois de 17 à 19 ans
(Adrien Lachenal, Délices, rue de Bâle, rue de Berne, Cornavin), puis en appartement (Allobroges) pour se
terminer dans une boutique fixe de la rue des Rois. Avec toutes les transformations physiques que cela suppose
aussi. Les témoins d'une vie antérieure me décrivent l'homme avec une crête d’iroquois. Il y a bien longtemps
que celle-ci a disparu. Plus rien. J'avoue même ne jamais l'avoir connue. C’était avant Tribe Hole.

«Quand j'ai commencé, les piercings restaient confinés aux milieux marginaux, j’ai beaucoup flirté avec l’interdit,
l’extrême, l’anticonformiste, le politiquement incorrect, quitte à m’en brûler les doigts. C’était avant.», explique
Georges. «Ils sortaient du milieu punk, ou alors tendance SM.» On était dans les années 1990. Ce qui se
pratique aujourd'hui couramment dans un établissement ayant pignon sur rue gardait quelque chose de
mystérieux. On devait connaître la personne qui. Ou celui qui avait le nom de cette personne. Une sorte de
chaîne humaine semi clandestine. «Il fallait faire partie du milieu.» Et je ne parle pas des implants ou des
scarifications, qui demeuraient dans les limbes! «J'ai commencé par me percer moi-même. Puis j'ai percé les
autres. J'ai réalisé qu'il existait une demande.» Elle se situait alors parmi les proches et le bouche à oreilles a
suivi. Une fille a demandé un piercing à Georges. «En 1996, à 17 ans, j'étais derrière l'aiguille.»

Un précurseur oublié

Georges se lançait, mais il ne s'agissait pas d'un pionnier local. «J'ai repris le flambeau d'Olivier. Il travaillait rue
de l'Industrie depuis la première moitié des années 1990.» Georges allait chez lui, en partie pour acheter des
bijoux. «C'était à la fois un centre d'information et un shop alternatif. « Le dépôt 83 ». Grâce à Olivier, je savais
tout sur le mouvement «straight edge». Il s'agissait là d'un mouvement prônant le rejet de toute forme de
drogue, d'alcool, de sexe sans lendemain. A l’encontre du mouvement punk, plus dionysiaque et
autodestructeur, le straight edge était une voie plus en accord avec mes valeurs. Il valorisait aussi un mode de
vie vegan. La cause animale.» Mais il n'y avait pas que cela. Grâce à cet homme, qualifié de «mentor», Georges
a pu commander son premier matériel, avant des allers-retours réguliers à Londres et Brighton. «Olivier avait les
tuyaux.» Et un goût certain de la marginalité. «Il a tout arrêté lorsque le piercing est devenu tendance.»

Après l'opération. Photo fournie par Tribe Hole.

Mais comment Georges vit-il cette évolution, ou plutôt cette explosion? «C'est comme tout. Pensez à Jean-Paul
Gaultier qui a fini par faire de la haute-couture! L'underground tend à se voir repris par les gens de mode
malheureusement. C’est un cycle. Il faut se réinventer perpétuellement.» Et abolir ici les grandes distances. En de
nombreuses matières, l'Europe se révèle en retard sur les Etats-Unis. «Gauntlet, le premier studio américain de
piercing a été créé en 1975 à Los Angeles. Et il faut bien se dire que c'était à l'époque la conclusion
commerciale d'un long processus.»

Accepter les changements

La chose n'offre pas que des désavantages. «Cette popularisation a été comme une chance de pouvoir vivre de
ce qui serait autrement demeuré une activité secondaire. Et accepter le changement de cette pratique marginale
vers le tout-public tendance.» Georges a su assumer la surprise. Avec des sentiments ambivalents, tout de
même. «D'un côté, bien sûr, j'ai la nostalgie d'une période où tout se faisait presque en cachette, hors des
sentiers battus. J'étais plus jeune.» De l'autre, il y a aujourd'hui la clientèle. «Je garde un immense plaisir à
travailler sur d'autres gens. Je les rassure. Je leur donne des conseils. Je le peux. Je sais de quoi je parle. J’ai
aussi reçu en 2005, la formation de Lukas Zpira qui m’a formé pour les opérations plus lourdes, comme la
scarification, les implants ou le tongue splitting. » Il y a aussi les intérêts annexes, comme la suspension,
pratiquée en petit groupe. «L'expérience du corps et des rites de passages ne s'est donc pas limitée au piercing
pour moi.»

Ce qui s'est en revanche gâté, ce sont les produits. «C'est le mauvais côté de la vulgarisation. Elle a amené à
produire des bijoux de mauvaise qualité, réalisés en masse dans les pays asiatiques.» Cette tendance se devait
de susciter à la fin une saine réaction. «Il y a de nouveau une demande d'anneaux et de boules créés avec des
matières nobles. Ils viennent essentiellement des Etats-Unis. Cela redonne sa valeur au piercing.» Certains
rares clients ont aussi besoin de pièces hors-norme. De gros «plugs» pour les oreilles, par exemple. Quatre
centimètres de diamètre et plus. Il a longtemps fallu dégoter des artisans peu pressés pour les réaliser. Souvent
mal. «Maintenant j'arrive à trouver à peu près tout sur des catalogues, eux aussi américains. Les demandes
exceptionnelles sont forcément celles qui m'intéressent le plus.»

Le temps d'Artamis

Après les squats, que j'ai énumérés plus haut, il y a eu Artamis, de 1999 à 2003, Un local loué 200.- par mois au
collectif Database, au-dessus du local de répétition de « Young Gods ». Un quartier alternatif aujourd'hui
disparu, remplacé par des immeubles faisant l'unanimité dans le mauvais sens. Horribles! Georges se trouve
depuis 2003 au 23, rue des Rois ("le 23 est aussi mon jour de naissance, à la Saint-Georges »). Il y a pris la
place de Xénomorphe, un endroit spécialisé dans les jeux de rôles, qui a voulu s'agrandir. «Ce n'était pas gagné
d'avance que d'obtenir une location dans une régie genevoise. Au loyer 6 fois supérieur au précédent. Sans
véritable salaire. Sans garanties. Sans aide financière. Avec les maigres économies faites durant des années.»

Reste que les choses ont bien marché et que Georges occupe depuis quelques années une deuxième arcade,
au 21. Une seconde aventure parallèle a commencé à Martigny dès 2006. Le tout sous le nom de Tribe Hole.
«Tribe gardait pour moi le sens de la tribu. J'ai toujours gardé une grande affection pour tout ce qui touche à la
tribu, la famille, aux mondes primitifs, à leurs cultes, rites et traditions. Surtout sa symbiose avec la nature. Des
indiens d’Amérique en passant par les tribus amazoniennes aux peuples d’une Europe pré-chrétienne plus
tribale; hellènes, celtes, germains, hyperboréens… ». Hole, c'est bien entendu le trou. Ornemental. La marque.
Définissant la tribu à laquelle on appartient. Le trou noir qui représente l’avenir mystérieux, inconnu…»

Deux logos pour le dire

Il fallait des logos pour dire tout cela, ou du moins le faire comprendre. «Sur l'un, qui est venu deux ans environ
après l'ouverture, il y a une croix ou cible, symbolisant la précision, avec un anneau de piercing (fer à cheval ou
« circular barbell »), une aiguille et un scalpel. On peut aussi y voir la croix des celtes, nos lointains ancêtres
vivant également en tribus avant leur christianisation. » Important, le scalpel... Le second logo voit trois anneaux
BCR (pour « Ball Closure Rings », anneau à fermeture à boule, les premiers bijoux dits de piercing avant que les
formes se diversifient) former un atome. «C'est quelque chose de plus rond, et du coup de moins agressif, aussi
symbole de la matière, ces matières, nobles ou moins, dont nous nous ornons pour raconter parfois notre
personnalité.» Faut-il voir là la normalisation d'un piercing devenu courant, même si Georges coupe aussi (mais
plus rarement) langues et peaux, et suspend?

« Parallèlement au développement de Tribe Hole, c’est un tout autre défi qui m’attend maintenant. La paternité.
Que j’ai fièrement acquise, il y a un an. Un Fils. Ma plus belle création. Faire rayonner et scintiller ma petite tribu
(et cette fois sans aiguilles, scalpels ni bijoux est mon objectif pour les deux décennies à venir au moins… »

Pratique

Tribe Hole, 23, rue des Rois, Genève. Tél. 022 328 25 44, site www.tribehole.com 

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