Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

TRÉVISE/Les "Histoires de l'impressionnisme" selon Marco Goldin. Somptueux!

Crédits: Stiftung Bührle, Zurich

«Vous remplissez la feuille d'accréditation.» Je m'exécute, en demandant à me mettre de côté pour que la caissière poursuive son travail. Non. Une personne à la fois. «Maintenant, vos coordonnées privées.» La foule, qui a déjà attendu une petite heure sur une place de Trévise, au nord de Venise, commence à s'impatienter. «Vous devez encore signer.» J'obtempère le plus vite possible. «C'est bon. Vous avez droit à quatre euros de réduction comme journaliste.» Il ne me reste qu'à filer discrètement du côté de l'exposition faisant courir toute l'Italie. Il faut dire que son titre parle au grand public. C'est «Storie dell'impressionnismo», autrement dit «histoires de l'impressionnisme». 

Cette manifestation, qui brasse généreusement Renoir, Monet, Pissarro, Degas ou Manet, constitue le dernier haut fait, ou le dernier méfait de Marco Goldin. Le moins qu'on puisse dire est que le personnage divise les milieux artistiques. Né en 1961 à Trévise, ce suractif a soutenu sa thèse dès 1985. Elle portait sur l'historien Roberto Longhi. Il réalisait déjà à l'époque des expositions. Selon son site, il en a donné en tout plus de 400, ce qui étonne dans un monde où les conservateurs se contentent souvent d'une chose tous les deux ans. L'homme a parallèlement écrit pour des journaux et dirigé le Musée Scarcinelli de Conegliano, dont je vous ai déjà parlé.

Une entreprise pour grandes expositons 

En 1996, le Trévisan a créé Linea d'Ombra, qui monte d'énormes bastringues. Les premières ont logiquement eu lieu dans sa ville natale. Puis est venu Brescia, où Santa Giulia a notamment présenté un colossal Van Gogh-Gauguin. Il y a eu rupture, et Goldin est parti pour Vérone. Une malheureuse aventure. Il avait obtenu on ne sait trop comment une sélection de chefs-d’œuvre du Louvre. L'affaire a fait scandale en France, obligeant le musée national à revenir en arrière, alors que les billets en pré location étaient déjà vendus. On a cru que l'homme ne s'en relèverait pas. 

C'était mal le connaître! Goldin a réémergé à Vicence, où la Ville a réaménagé pour lui la Basilique de Palladio, créant des espaces d'accueil et des escaliers dans la maison mitoyenne. L'organisateur a monté là un effarant «Verso Monet», où toute la peinture de paysage, d'Annibal Carrache à Canaletto en passant par Nicolas Poussin, menait à l'impressionnisme. Comme toujours, si le discours restait fumeux, les tableaux estomaquaient. Goldin sait séduire les musées en restauration ou ceux connaissant de gros problèmes d'argent, comme Budapest ou Detroit. Il a récidivé avec une chose sur la nuit unissant l'art égyptien, Le Caravage, et bien sûr Van Gogh. Là aussi, une avalanche de chefs-d’œuvre tenait un propos (1) difficilement défendable, même si Vittorio Sgarbi, autre bateleur en art classique, fait bien pire avec des tableaux de moindre qualité.

Un gigantesque couvent 

Goldin a quitté Vicence pour revenir à Trévise, où il occupe cette fois le Museo di Santa Caterina. Un complexe aménagé dans un ancien couvent immense, avec deux cloîtres. L'endroit se prête mal aux foules et à un parcours complexe. Les œuvres se retrouvent donc dans des salles dégagées pour elles, alors que d'autres conservent leur accrochage habituel. On n'allait pas déménager l'archéologie locale. Et après tout tant mieux si les Titien, Paris Bordone ou Girolamo da Treviso du XVIe siècle siècles sont restés à leurs cimaises! Goldin ne situe-t-il pas les origines de l'impressionnisme avec Titien précisément (la «Vénus anadyomène»), Rubens («Le festin d'Hérode») et Rembrandt («La jeune fille à la fenêtre»)? Trois toiles venues d'Edimbourg, qui a par ailleurs énormément prêté. 

Le public découvre ensuite Ingres (qu'est-ce que sa copie de l'autoportrait de Raphaël a d'impressionniste, je me le demande), Courbet, Legros ou le très académique (mais j'aime bien) Evariste Luminais. Tout n'est pas sot. Il y a par exemple une bonne section regroupant «La Vague» encore très réaliste de Courbet avec des estampes japonaises sur le même thème d'Hokusai ou d'Hiroshige. Puis viennent bien sûr les toiles impressionnistes et post-impressionnistes avec quelques poids très lourds. Je n'aurais jamais imaginé que la Stiftung Bührle de Zurich envoie «Le petite Irène» de Renoir ou que le Stedelijk d’Amsterdam se sépare de «La berceuse», une icône de Van Gogh.

Bientôt Van Gogh à Vicence

Le parcours continue ainsi sur deux ou trois étages. Il y a là des toiles inégales (Monet n'est pas génial tous les jours...), mais beaucoup d'entre elles se révèlent tout de même magnifiques. Et rares, en plus! Goldin travaille surtout avec des musées régionaux européens et américains. Il déclare ainsi, sur le site de Linea d'Ombra, avoir collaboré avec 1072 institutions, ce qui fait beaucoup pour un seul homme. Mais ce dernier sait s'entourer d'une équipe de chercheurs et de démarcheurs. Avec des arguments choc. Je connais ainsi au moins un conservateur de province, en France, pour affirmer que l'Italien incarne à ses yeux le Diable. 

L'actuelle exposition marche du tonnerre de Dieu. Elle aurait sans doute mieux «cartonné» encore dans une ville plus touristique (il existe plus séduisant que Trévise en Vénétie), dans un lieu aux accès plus larges. J'ai reçu, il y a déjà longtemps, un communiqué annonçant le 150 000e visiteur, ce qui semble vraiment bien pour un boyau muséal. Goldin peut repartir la tête haute. Ce sera à nouveau pour Vicence. Il y annonce un Van Gogh d'anthologie (120 œuvres, entre les toiles et les dessins) pour la fin 2017. «Il cielo e il grano» se déroulera à la Basilique palladienne du 7 octobre au 8 avril. Les places seront chères, au propre comme au figuré.

Pratique

«Storie dell'impressionnismo, I grande protagonisti, da Manet a Renoir e da Van Gogh a Gauguin», Museo di Santa Caterina, via Santa Caterina, Trévise, jusqu'au 1er mai. Tél. 0039 0422 42 99 99, site www.lineadombra.it Ouvert du lundi au jeudi de 9h à 18h, du vendredi au dimanche jusqu'à 20h. Les horaires seront prolongés dès le 10 avril selon un horaire complexe. Se référer au site.

(1) Je note au passage l'extraordinaire longueur des cartels de Goldin. Jusqu'à 60 lignes de texte! Seul Marco Restellini, à la Pinacothèque de Paris, faisait plus long.

Photo (Stiftung Bührle, Zurich): La tête de "La petite Irène" de Renoir.

Prochaine chronique le mardi 4 avril. L'Arabie heureuse se retrouve à l'Antikenmuseum de Bâle.

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