Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Trésors enluminés en Suisse". Le livre sort. L'exposition colognote est repoussée

Le paquet ficelé part en morceaux. Si Saint-Gall rouvre sa présentation de manuscrits médiévaux, la Fondation Bodmer repousse la sienne à 2022. Mais le catalogue est déjà en vente.

L'affiche de la Fondation Martin Bodmer.

Crédits: Fondation Martin Bodmer, Cologny 2020.

L’affiche est apposée dans tout Genève. Il y a en plus les trapèzes publicitaires. L’image montre de manière apéritive un livre s’entrouvrant pour découvrir un manuscrit médiéval enluminé. Il s’agit d’annoncer la nouvelle exposition de la Fondation Bodmer de Cologny, ouverte le 9 avril. Inutile de préciser que la manifestation n’a en fait jamais été inaugurée. Elle n’a pas davantage lieu aujourd’hui. La chose ne se déroulera même pas demain. La présentation se voit en effet repoussée au printemps 2022. Même lieu. Mêmes dates. N’empêche que le catalogue existe déjà, et qu’il sera bientôt en librairie. N’empêche aussi que la manifestation jumelle, organisée à Saint-Gall, a bel et bien été vernie le 10 mars et qu’elle devrait reprendre sa course dès que possible. Donc théoriquement autour du 11 mai.

«L’idée de départ était de présenter dans deux lieux différents les plus beaux manuscrits du Moyen Age conservés en Suisse», explique Jacques Berchtold à la tête de la Bodmeriana. «Il devait y avoir une répartition thématique. Ancienne abbaye, Saint Gall s’occupait des réalisations à caractère religieux. Une trentaine d’ouvrages pieux devait être montrée dans la bibliothèque historique, qui remonte elle au XVIIIe siècle. Nous nous occupions à Cologny de la littérature profane et des textes scientifiques.» Le tout procédant du choix, tant certaines frontières se révélaient spongieuses. A une époque marquée par l’Église, le propos chrétien tendait à s’immiscer partout. Il y a ainsi eu des Ovide «moralisés» et des Tite-Live à la sauce catholique. Dieu devait partout y retrouver les siens.

L'opération e-codices

«La double manifestation entendait surtout marquer les quinze ans de l’opération e-codices», reprend Jacques Berchtold. Mais de quoi s’agit-il? D’une immense entreprise de numérisation. Celle-ci, qui en arrive en 2020 au tiers du parcours envisagé avec 780 000 pages lisibles sur le Net, poursuit un double but. Il s’agit à la fois de protéger les parchemins originaux de la corruption et de rendre à tout un chacun possible la consultation de quelque 7500 codex conservé dans les collections publiques (et parfois privées) de Suisse. Avec la possibilité de procéder à des agrandissements que seul permet le virtuel. «Les plus grandes institution du pays se sont montrées partantes. Mais pas toutes, hélas. Zurich a ainsi voulu faire cavalier seul avec un autre système.» Admirable fédéralisme helvétique!

La miniature choisie comme couverture du catalogue.  Photo DR.

Mais quelles sont au fait les principales collections du pays en la matière? «Il en existe cinq grandes, même si de petites entités conservent parfois des pièces fondamentales. Je pense notamment à un très rare Aristote enluminé à Gênes au XIIIe siècle se trouvant à l’Eisenbibliothek de Schlatt.» Le fonds le plus important se trouve à la Stiftsbibliothek de Saint Gall. Il ne conserve pas moins de 2100 manuscrits. «Un ensemble capital dans la mesure où il y a là, parmi des pièces postérieures, 400 ouvrages remontant au IXe ou au Xe siècle. L’abbaye fondée par l’Irlandais Gall a connu l’un des plus importants scriptoriums du Haut Moyen Age.» Vient ensuite Bâle avec 1750 spécimens. Puis la Bibliothèque de Genève ou la Fondation Martin-Bodmer de Cologny. «Mais il ne faut pas oublier la bibliothèque de la Bourgeoisie de Berne, que nous avons beaucoup sollicitée.» Chaque lieu possède sa personnalité. Si Saint Gall incarne l’époque carolingienne et ottonienne, la BGE possède grâce au legs Ami Lullin de 1756 d’admirables pièces des XIVe et XVe siècles.

Une présentation représentative

«L’ouvrage reflétant le programme de e-codices, dont s’occupe Christoph Flüeler, nous avons posé quelques conditions, Cornel Dora de Saint-Gall et moi», explique Jacques Bechtold. Elles peuvent sembler logiques. D’abord, l’ouvrage devait se trouver aujourd’hui en Suisse. Et cela même si l’énorme livre d’accompagnement, regroupant les deux manifestations, consacre un gros chapitre au manuscrits exécutés en Suisse et se trouvant de nos jours à l’étranger. Notamment à la British Library de Londres. L’autre obligation était une numérisation déjà réalisée, afin que les visiteurs puissent compléter leur visite chez eux. Les vitrines prévues proposent (et dans une lumière pour le moins tamisée!) une seule double page. «J’ajouterai que nous avons aussi désiré une certaine représentativité. Pas trop de prêts de la même institution. Des époques variées allant d’un fragment du Ve siècle à une production tardive de la fin du XVIe. Un éclairage sur toutes les régions de la Confédération, y compris le Tessin qui reste assez pauvre en la matière.» Bref, il fallait un peu rappeler la «formule magique» des élections très politiques au Conseil Fédéral.

Jacques Berchtold. Photo Ville de Genève.

Le résultat donne pour l’instant un livre magnifique. Un peu pointu tout de même dans son propos. Les auteurs sont très visiblement des spécialistes. Pour ce qui est des présentations physiques, il y a évidemment un hiatus. Si Genève reporte sa partie (je vais vous expliquer pourquoi dans un article situé immédiatement en dessous de celui-ci dans le déroulé de cette chronique), Saint-Gall devrait donc reprendre la sienne tout soudain. Avec quelques visiteurs admis à la fois, ce qui ne devrait pas poser trop de problèmes, vu la faible étendue du «fan club» des manuscrits médiévaux. Le catalogue, qui existe en allemand et en français, se retrouvera comme je l’ai dit bientôt en librairie. C’est une création presque indépendante. Elle se suffit à elle-même. Et puis l’exposition à Cologny se déroulera dans deux ans seulement! Or un livre ne se bonifie pas en caves, à la manière d’un bon vin. Il faut le boire dès qu’il est tiré. A la différence près qu’il peut se consommer plusieurs fois de suite.

Pratique

«Trésors enluminés de Suisse, Manuscrits sacrés et profanes», sous la direction de Marina Bernasconi Reusser, Christoph Flüeler et Brigitte Roux, aux Editions SilvanaEditoriale, 392 pages. L’exposition saint-galloise est annoncé jusqu’au 8 novembre. Consultez dans les prochains jours le site www.stiftsbezirk.ch

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