Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Trente-six millions pour la broche de Marie-Antoinette à Genève. Pourquoi ce prix?

Sotheby's peut se frotter les mains. Les dix bijoux de la reine conservés par les Bourbon-Parme ont réalisé mercredi soir des prix insensés. Le mythe a la vie longue.

La perle poire avec son petit noeud.

Crédits: AP

C'est cher. C'est même très cher. De là à dire que c'est trop cher il n'y a qu'un pas. Il faut dire que Sotheby's avait joué la carte de la provocation en estimant fort bas les dix bijoux de Marie-Antoinette vendus par ce qui reste des Bourbon-Parme. Huit à dix mille francs pour la bague aux initiales de la reine tenait de la muleta rouge brandie devant le taureau. Ledit anneau a fini dans les mains (mais pas au doigt) d'un acheteur russe, qui aura déboursé 447 000 francs.

Dire que la vente, organisée le mercredi 14 novembre à l'Hôtel Mandarin Oriental de Genève, avait été médiatisée tient de la litote. Les joyaux avaient accompli un «World Tour», comme on dit pour les poids lourds du rock et de la chanson. Il y avait même eu la petite polémique faisant bien dans le paysage. D'aucuns, dont Stéphane Bern, se sont indignés de ce que ce trésor national sorte de France. A Genève aucune préemption, ce droit régalien, n'est possible par Paris. Notez qu'on n'empêche pas ici les Français de payer. Mais il y a eu les prix! Le lot le plus convoité, un petit nœud de diamants retenant une lourde perle poire, n'est-il pas parti à 32 millions, soit 36,4 avec les frais, sur une modeste prisée située entre 1 et 2 millions?

Acheteurs sur le Net

Les acheteurs étaient nombreux, sans toutefois se trouver forcément dans la salle. On a noté mercredi soir que le 55 pour-cent d'entre eux se trouvaient en ligne, ce qui marque un basculement. Internet restait jusqu'ici minoritaire par rapport aux téléphones. Il faut dire qu'il semblait difficile de réunir à Genève des amateurs représentant 43 pays différents. Une véritable ONU du fric. Le commissaire David Bennett devait donc s'attendre à devenir le chef d'un orchestre dont les musiciens seraient restés chez eux. Mais tout s'est admirablement passé, en y mettant le temps. Dix minutes rien que pour le nœud à la perle, tout de même!

Qu'achète au fait le vainqueur de la lutte, un Européen l'emportant sur un Moyen-oriental? Une perle ou Marie-Antoinette? La femme tient en effet du mythe, popularisé par la littérature et les cinéma. Les bijoux avaient en plus une histoire tragique. Enfermée aux Tuileries, Marie Antoinette les avait parvenir avant sa tentative manquée de fuite en 1791, à Bruxelles. De là, ils avaient logiquement passé à la Cour d'Autriche. Libérée en 1795, la fille de la souveraine les reçut alors à Vienne. La future duchesse d'Angoulême pourra les arborer à Paris à la Cour de ses oncles Louis XVIII et Charles X. Morte sans enfants en 1851, elle les léguera aux Bourbon-Parme, qui resteront des princes régnant jusqu'en 1860.

La provenance qui fait tout

Cette provenance magique justifie le prix fou. La chose eut-elle appartenu à Marie Leczynska, l'épouse polonaise plutôt effacée de Louis XV, que personne (ou presque) n'en aurait voulu. Une broche en diamants bien plus belle ayant appartenu à l'impératrice Eugénie s'est contentée de deux millions de francs à Genève en novembre 2014 chez Christie's. Son histoire était pourtant plus amusante. Dispersée avec les bijoux de la Couronne par la France républicaine en 1887 (qui a ainsi bazardé des siècles d'acquisitions...), elle a appartenu à une cantatrice. Cette dernière l'avait léguée à l'ancien Metropolitan Opera de New York qui l'utilisait... comme accessoire de théâtre. Notez que cela lui donnait au moins l'occasion de briller.

Pour montrer à quel point le record d'hier mercredi est insensé, je terminerai par la Peregrina. Connue depuis le XVIe siècle, cette perle géante en forme de poire a appartenu à Mary Tudor, reine d'Angleterre, puis aux souverains espagnols. On peut ainsi la voir en vedette sur des portraits de Velázquez. Après des pérégrinations assez folles (d'où son nom), elle a fini au cou de Liz Taylor, qui l'a un jour retrouvée dans la gueule d'un de ses chiens. Intacte, Dieu merci. Son mari (enfin l'un d'eux) Richard Burton l'avait payée 37 000 dollars. Elle s'est vendue 11,8 millions de dollars en 2011, après la mort de l'actrice. On pensait alors que cette somme ne saurait se voir dépassée un jour...


Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."