Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Tout bouge! Les Offices de Florence opèrent leur mue sous la direction d'Eike Schmidt

Le nouveau directeur impose une politique concentrée sur les chefs-d'oeuvre, avec des mises en scène bling bling. Mais il sait aussi faire remonter des tableaux des caves.

"La Madone du peuple" de Federico Barocci. Une rentrée en grâces.

Crédits: Uffizi, Florence 2019

Il faut croire à la chance. Avec son corollaire, hélas. Si la bonne fortune existe, la mauvaise aussi. Tenez! J'étais comme vous le savez par d'autres articles il y a quelques jours à Florence, ce haut-lieu du tourisme de masse. Plusieurs endroits demeurent particulièrement visés par les foules. Les Offices en font partie. Il y a toute la journée devant les portes trois files. Celle bien sûr des visiteurs sans billets. La seconde regroupant les gens qui ont acquis le leur dans un kiosque. Ou sur Internet. La troisième est enfin composée des petits malins ayant acheté à prix d'or un passe de trois jours supposé les faire passer avant tout le monde. Ajoutez à cela les groupes. Des agences florentines en constituent. Avec guide. L'entrée coûte alors entre 60 et 80 euros. Une paille dans un pays où les travailleurs en gagnent souvent moins de 1000 par mois...

J'avais presque renoncé. C'était un mardi. Je me promenais près du musée. J'ai jeté un coup d’œil amusé à la billetterie externe. Et j'ai lu, en tout petit à la fin (comme les clauses secrètes des contrats d'assurance), «ouvert exceptionnellement le mardi soir en été.» La soirée commençait à dix-neuf heures. Il en était dix-huit cinquante. Je me suis rué dans les Offices. Et là, ô surprise, il y avait juste un couple devant moi. C'était un accès le lendemain qui les intéressait. J'ai dit: «moi, ce serait pour tout de suite.» On m'a répondu: «mais il n'y a pas de problème.» Deux minutes plus tard, j'étais dans la galerie, où presque toutes les salles (il y en a en tout une centaine sur deux étages) étaient ouvertes. Les autres restaient en travaux. Presque personne ne me suivait. Je me suis ainsi retrouvé un moment seul dans les deux chambres contenant les Botticelli.

Une nomination pionnière

Je peux du coup vous dire à quoi ressemblent les Offices en 2019. Depuis 2015, l'institution est dirigée par l'Allemand Eike Schmidt. Une première en Italie, permise par un décret du Ministère de la culture, alors géré par Dario Franceschini. Cette nomination concluait un parcours sans faute. La National Gallery de Washington. Le Getty. Un passage chez Sotheby's. Minneapolis. Le poste actuel de l'heureux élu ne comprend pas que les Offices. Il englobe le Palazzo Pitti et ses annexes. On parle même maintenant d'ajouter à sa liste l'Accademia, ce qui ferait beaucoup pour un seul homme. Mais il faut dire que Schmidt, en partie formé en Italie, se révèle un équilibriste. Il devait prendre en 2019 les rênes du Kunsthistorisches Museum de Vienne, que doit quitter après trois mandats l'iconique Sabine Haag. Il a démissionné un mois avant même son entrée le 1er octobre 2019 pour rester à Florence. Vous ne pourrez pas me dire que je ne suis pas l'actualité...

Eike Schmidt et la "Vénus d'Urbino" du Titien. Photo Uffizi, Florence 2019.

Schmidt, qui a aujourd'hui 51 ans, entend remodeler institution entière. Vaste travail, dans le cadre d'un musée d'Etat! Ce battant refait pour le moment le parcours par petits bouts, en s'appuyant sur des mécènes et les Amis du musée. Ceux-ci paient de nouveaux décors afin de faire briller des œuvres souvent restaurées de frais. «Briller» me semble du reste le mot juste. C'est presque clinquant, même si la nouvelle présentation adoucit tout de même les traitements de choc subis il y a quelques années par des icônes comme «Le printemps» et surtout «La naissance de Vénus de Botticelli. Cette dernière avait un air presque crayeux en sortant du laboratoire. Tout cela pour qu'elle ressemble à ses photographies!

Une donation enfin montrée

Schmidt se concentre comme de juste sur les chefs-d’œuvre. L'institution en compte beaucoup. Ils ne s'arrêtent pas au début du XVIe siècle, comme voulait le faire croire un de ses prédécesseurs, la terrible Annamaria Petroli Tofani. Celle-ci avait du coup éliminé la suite, alors qu'il y a là des pièces essentielles allant de Barocci à Claude Lorrain ou même à Goya. Beaucoup de ces tableaux sont remontés des caves peu après la mise à la retraite de la dame. N'empêche que dans les quatorze salles ouvertes en mai dernier par Schmidt, il y a un tiers d'inédits. Ou presque. Et encore en reste-t-on à la fin du XVIIe siècle! Le parcours se veut chronologique. Avec une exception. Donnée en 1974, la Collection Contini Bonacossi, boudée par les scientifiques sous prétexte qu'elle émanait d'un marchand gentiment sulfureux, bénéficie enfin d'un bout d'aile. Il y a là des merveilles, de Giovanni Bellini au Bernin et à Zurbaran. Contini aimait beaucoup l'art espagnol.

"Le Baptême du Christ" de Verrocchio et Léonard de Vinci dans sa nouvelle présentation. Aéré! Photo Uffizi, Florence 2019.

Schmidt n'est pas parti de rien. A son arrivée, il y avait déjà bien quelques années que l'étage inférieur des Offices avait été récupéré sur l'administration. Mais c'était avec des éclairages cadavériques et des fonds d'un rouge triste à pleurer. L'Allemand fait donc petit à petit refaire à nouveau la réfection. Certains tableaux célèbres sont ressortis de l'ombre, comme la merveilleuse «Madone du peuple» de Barocci. D'autres artistes ont changé de statut. Depuis le triomphe de sa rétrospective au Palazzo Strozzi en 2010, Bronzino apparaît comme une figure cardinale de l'art florentin des années 1540-1560. Il y a donc beaucoup de Bronzino.

Crème, vert et anthracite

L'accent se voit cependant mis, comme je le disais plus haut, sur les icônes. Avec elles, pas plus de trois tableaux par salle. Les trois Vinci ou semi-Vinci qui n'iront pas au Louvre. Deux Titien et un Sebastiano del Piombo. Les Caravage. Impossible de douter de l'importance de ces sommets. Ils sont derrière une épaisse vitre sans reflets, elle-même enchâssée dans un cabre mural biseauté. On se croirait devant la vitrine d'un bijoutier chic. Bulgari, par exemple. Vus dans une salle vide par un petit veinard comme moi, la chose paraît un brin ridicule. Mais il faut imaginer les foules extatiques en quête de «selfies». D'où des murs blanc crème pour les primitifs. Verts pour les Vénitiens. Anthracite pour les Toscans. Décidément, la couleur est à la mode! Mais le Brera de Milan ou le Tosi Martinengo de Brescia ont mieux su jouer sur les nuances. Question de goût, sans doute.

Pour l'instant les Offices font donc alterner les salles à l'ancienne, celles de la récente réfection et les tentatives d'Eike Schmidt. Il y a des réussites. Le «Tondo Doni» de Michel-Ange prend son sens à côté du portrait des époux Doni, ses commanditaires, par Raphaël. Les primitifs flamands regroupés acquièrent un fort impact avec, au centre, le célèbre «Triptyque Portinari» d'Hugo van der Goes. Certaines salles vétustes font en revanche presque peur. Le pire est atteint par la peinture allemande des débuts du XVIe siècle. Dürer, Cranach, Hans Baldung Grien. La lumière est immonde. L'accrochage approximatif. Et quand on pense que Monsieur le directeur est né à Fribourg-en-Brisgau...

Sur cette constatation sans doute provisoire, je suis sorti des Offices. Eh bien croyez moi ou non! L'issue se situe désormais à l'arrière, selon un projet remontant aux années 1970. J'en ai en tout cas toujours entendu parler. Tout bouge décidément à Florence. Après le merveilleux nouveau Musée de l’œuvre de la cathédrale, privé, les Offices...

Pratique

Uffizi, piazzale degli Uffizi, Florence. Tél. 0039 055 294 883, site www.uffizi.it Ouvert du mardi au dimanche de 8h15 à 18h50. Entrée 20 euros. Ou 28 euros et plus sur Internet.



Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."