Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

TOURS/Le Musée des beaux-arts réhabilite le peintre Suvée (1743-1807)

Crédits: DR

Il faut se faire à cette idée. La plupart des expositions françaises traitant d'art ancien se déroulent en province (pardon, en régions!). Le Grand Palais parisien n'en veut plus. Pas assez publiques. Les amateurs doivent donc se déplacer à Rennes, à Montpellier, à Lille ou cette année à Arles. La chose s'y voit souvent présentée comme d'«intérêt national». Un label accordé par le Ministère de la culture. Celui-ci assure une certaine publicité mais n'implique aucun article de presse, vu les distances. Ainsi en va-t-il pour l'actuelle rétrospective Joseph-Benoît Suvée organisée au Musée des beaux-arts de Tours. Elle passe du coup inaperçue. 

Tours semble familier de ce genre d’initiatives. En 2000, son institution phare présentait sous le titre de «Les peintres du roi, 1648-1793» les morceaux de réceptions des artistes à l'Académie. En 2013, le musée accueillait la première étape d'un hommage itinérant à François-André Vincent. Il y aurait d'autres exemples à citer. Il faut dire que les collections, logées dans un beau bâtiment ancien à côté de la cathédrale, sont riches en art classique (il y a notamment là deux Mantegna). Il s'agit en plus d'un lieu préservé, avec au centre de la cour, un cèdre planté en 1804. Il couvre 600 mètres carrés de son ombre. L'endroit revient de loin. Un inepte projet voulait récemment supprimer le jardin attenant pour construire une aile moderne. Elle aurait abrité la Collection Léon Clingman, offerte par un nonagénaire richissime, têtu et bien vu de la municipalité. Il s'agissait, outre de classiques modernes, de la production de feue Madame Clingman... En septembre dernier, la bonne nouvelle est tombée. La Collection Clingman finira à l'abbaye de Fontevraud.

Un artiste venu de Bruges 

Mais revenons à Suvée. L'artiste a vu le jour à Bruges en 1743. La ville faisait alors partie des Pays-Bas autrichiens. C'est là que l'enfant a été placé chez un peintre à 8 ans. Les vocations se décidaient tôt au XVIIIe siècle. Paris s'imposait néanmoins comme LE centre. Suvée y débarque en 1763. Il est protégé par le peintre Bachelier (qui a eu il y a une dizaine d'années son hommage au Musée Lambinet de Versailles), qui en fait un professeur à l'Ecole gratuite de dessin. Suvée peut parallèlement postuler pour le Prix de Rome. Une récompense en théorie interdite aux étrangers. Mais de bonnes âmes ont changé son lieu de naissance. Il vient officiellement d'Armentières. 

Suvée rate trois fois le prix, réservé aux moins de 30 ans. En 1771, c'est bon avec «Minerve victorieuse de Mars»! Il l'emporte sur un certain Jacques-Louis David. C'est le début d'une haine féroce, qui a souvent failli mal finir. David tente alors de se suicider. Plus tard, devenu révolutionnaire de choc, il fera supprimer l'Académie française de Rome, dont Suvée avait été nommé directeur une semaine avant. Plus grave, il le dénoncera en 1794 au Comité de Salut public. Suvée échappera de peu à la guillotine après avoir eu le temps de peindre ses compagnons d'infortune en prison, dont le poète André Chénier. Cette effigie célèbre, en collection privée, peut se voir à Tours.

Moyens formats 

Suvée aura sa revanche. C'est lui qui se verra chargé de reconstituer l'académie française de Rome en 1802. Saccagé en 1792 comme nid de révolutionnaires par les Romains, le Palazzo Mancini est inutilisable. Le peintre négociera la location, puis l'achat de la Villa Médicis, où il mourra en 1807. L'administration aura dévoré la dernière décennie de sa vie. Sa production s'arrête pratiquement vers 1800. Elle a passionné les historiennes Anne Leclair et Sophie Join-Lambert, qui lui ont consacré un énorme livre (avec catalogue raisonné) paru cette année aux indispensables éditions Arthéna. Ce sont bien sûr elles qui ont veillé sur l'exposition de Tours.

Et à quoi ressemble-t-elle, cette production? Tours, qui a dû se limiter pour des motifs financiers et pratiques aux toiles de moyen format, en donne une bonne illustration. Suvée commence dans un rococo tardif, très assagi. Après son passage à Rome, où il a donné au crayon des paysages sans le frémissement d'un Hubert Robert ou d'un Fragonard, il adhère vite au néo-classicisme comme Pierre Peyron ou Vincent. Ses compositions sont en frise. Pas de couleurs vives. Un certain statisme. Une volonté de sérieux. Il faut dire que notre homme bénéficie de nombreuses commandes religieuses. Si Tours doit se contenter des esquisses pour «La naissance de la Vierge» ou «L'archange Raphaël quittant la famille de Tobie», il a cependant pu importer «Saint Denis prêchant la foi chrétienne en Gaule» de la cathédrale de Senlis. Un beau morceau, très bien peint, récemment restauré.

Une forme de purisme 

Suvée apparaît au mieux de sa forme à la fin des années 1780. Son néo-classicisme aux allures de purisme prend une forme très personnelle. Sa peinture devient comme plate, sans modelé et presque sans ombre. Il s'agit d'imiter les vases grecs alors déterrés en Italie, où ils se voyaient qualifiés d'étrusques. La ligne compte avant tout, avec la clarté du sujet. Suvée poussera ce style à son comble avec «Cornélie, mère des Gracques», que le visiteur de Tours doit de limiter à découvrir en version réduite (la grande est restée au Louvre). Il est permis d'y voir les prémisses de ce que tenteront plus tard de faire sans succès les «Barbus» dans l'atelier de David. La même méthode adaptée au portrait convainc moins. Mais il faut dire que Suvée n'apparaît pas comme un grand psychologue. 

Au final, il s'agit d'un bel artiste, qui a bien sa place dans l'histoire de l'art. Le parcours se termine curieusement au rez-de-chaussée. Le musée de Bruges a exigé que soit présenté là «Le Mythe de Dibutade» de 1791. C'est, on le sait, la naissance imaginaire de la peinture. Une jeune femme trace sur un mur l'image de son amant, qui va partir au loin. Elle utilise le contour de la silhouette projetée par une flamme. Il s'agit donc, comme pour Suvée, d'une peinture tout en aplats.

Pratique 

«Joseph-Benoît Suvée, Musée des beaux-arts, 18, place François-Sicard, Tours, jusqu'au 22 janvier. Tél. 00332 47 05 68 82, site www.mba.tours.fr Ouvert tous les jours de 9h à 12h45 et de 14h à 18h.

Photo (DR): L'esquisse de "La Naissance de la Vierge" de 1779. Le tableau final se trouve à l'église de l'Assomption à Paris.

Prochaine chronique le dimanche 17 décembre. Le cinéaste Marin Karmitz expose sa collection d'art moderne à la Maison Rouge de Paris.

 

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