Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Tourbillon baroque. Le Petit Palais montre le Napolitain Luca Giordano en gloire

Mort en 1705, l'homme passe pour avoir été l'un des artistes les plus prolifiques de tous les temps. Il a pourtant toujours su renouveler ses formules. Une révélation!

"La Charité de saint Thomas".

Crédits: Petit Palais, Paris 2019.

Il n'avait jamais eu son exposition en France. Comme bien d'autres. Les musées se montrent généralement frileux en matière de peinture ancienne. C'est en particulier le cas du Grand Palais, devenu un temple des valeurs consacrées de l'art des XIXe et XXe siècles. Il lui faut faire des entrées. Le Petit Palais, en face, se montre plus courageux depuis qu'il est dirigé par Christophe Leribault. Il se permet toutes les audaces, et ce courage se révèle payant. L’institution phare de la Ville de Paris (eh oui, ce n'est plus le Musée d'art moderne!) rayonne. Si le Jordaens initial a éprouvé du mal à attirer son public, il y a eu depuis des accrochages dont on parle. Ils sont allés de «Paris 1900» à «Paris romantique», pour ce qui est de l'histoire de la capitale, au «Baroque des lumières». Ce dernier réhabilitait, dans un décor sensationnel, les tableaux du XVIIIe ornant, ou ayant orné avant la Révolution, les églises aujourd'hui bien décaties de la capitale.

Aujourd'hui, l'institution propose donc (outre le sculpteur Vincenzo Gemito, dont il sera bientôt question) Luca Giordano. Il aura fallu pour cela une conjonction. La nomination à Capodimonte, la grande galerie napolitaine, du Français Sylvain Bellenger a changé la donne. L'homme a réveillé un des musées les plus endormis de la Péninsule. La cité parthénopéenne est un nid de problèmes. Une collaboration avec Paris devenait du coup possible. C'est dans les édifices religieux et dans les musées de Naples que se trouve une bonne partie de l’œuvre de Giordano (1634-1705), même si le peintre a beaucoup travaillé à Florence, à Venise et surtout en Espagne, où il a passé onze ans de sa vie (1692-1702). Il a produit là des œuvres par principe indéplaçables. Ses fresques couvrent aussi bien l'Escorial que le Cason del Buen Retiro, à côté du Prado, ou encore la cathédrale de Tolède. Un superbe film, de type immersif, réussit cependant à amener à Paris ces chefs-d’œuvre.

5000 oeuvres conservées!

Aujourd'hui encore, Giordano n'a pas bonne réputation. Il doit cette méfiance à son inépuisable fécondité. Les guerres et les incendies ont beau avoir ravagé Madrid comme Naples. Il subsisterait de sa main (aidée il est vrai par un nombreux atelier) quelque 5000 tableaux et fresques, auxquels il faut ajouter les dessins, même si ces derniers n'offrent paradoxalement rien d'éblouissant. On connaît l'antienne. Elle veut que moins un artiste produit, plus c'est beau. Pensez à Vermeer! Comme peintre de la cour de Charles II d'Espagne, le Napolitain succédait à Diego Velázquez, qu'il lui est arrivé d'imiter. Or le Sévillan se caractérisait par un œuvre particulièrement restreint.Une cinquantaine de tableaux autographes.

Autoportrait. L'artiste avait mauvaise vue. Il s'est toujours représenté avec des bésicles. Photo Petit Palais, Paris 2019.

Fils de peintre, Giordano a commencé sous l'aile de Giuseppe de Ribera, un Espagnol actif à Naples. Un caravagesque lointain certes, mais un artiste tout de même très sombre. Sous son influence, le débutant a notamment donné des portraits fictifs de philosophes et un certain nombre de compositions dramatiques. L'exposition rapproche ces dernières de celles de son maître et d'autres Napolitains. Giordano se retrouve, si j'ose dire, dans son cadre. Il faut dire que l'époque est terrible. En 1656, une peste tue plus de la moitié des habitants de Naples, qui était alors la ville la plus peuplée d'Europe après Paris. Mais une cité mal gérée par rapport à Florence ou à Venise. Aucun égout. Un tableau de Micco Spadaro illustre à Paris la catastrophe avec des montagnes de cadavres verdâtres.

Le sacré et le profane

Giordano a survécu. Il s'est mis à voyager. Il a du coup beaucoup vu et presque tout retenu. A Florence,où il va donner deux énormes décors au Carmine et au Palazzo Medici-Riccardi, il reprend ainsi les compositions plafonnantes de Piero da Cortona. Son style se met en place. C'est un art lumineux, avec de très beaux bleus, qui fait tourbillonner les anges, les chérubins, les bienheureux, les femmes nues et les saints. Notons que, par rapport aux autres Napolitains, Giordano produit beaucoup de pièces profanes. Pas d'effigies pourtant, sinon quelques autoportraits placés en début d'exposition, ni de paysages. Notre homme reste celui des grands genres. Le sacré, l'allégorie et la mythologie avec, par-ci par-là, un peu d'histoire romaine. «La mort de Sénèque». «Le viol de Lucrèce».

"Le viol de Lucrèce". Photo Petit Palais, Paris 2019.

Vers 1690, Giordano est connu dans l'Europe entière. C'est le décorateur. Le fresquiste. Chacun loue sa rapidité d'exécution, qui l'a fait surnommer le «Fa Presto». Le miracle, c'est que le peintre se répète peu. Il invente sans cesse des solutions nouvelles. En plus, il donne un art techniquement solide, qui a su traverser les siècles (ce qui n'est pas le cas, pour pendre un seul exemple, de celui de Nicolas Poussin). Ses couleurs n'ont pas viré. Ses fresques ne se sont pas écaillées. Il s'agit pourtant souvent de pièces énormes. Comme pour «Le baroque des Lumières», le Petit Palais, qui n'a pourtant rien d'intime, se retrouve du coup à la limite de ses possibilités d'accueil. Les toiles venues de Naples (et qui y retourneront avec l'ensemble de l’exposition en 2020) sont entrées au chausse-pied. Avec une conséquence sur leur perception. Elle n'ont jamais été conçues pour être vues d'aussi près, ni pour se retrouver accrochées aussi bas.

Une esquisse agrandie

Soyons justes. La chose n'a aucune importance. Détachées de leur environnement de stucs, dépourvues parfois de leur grand cadres doré, les œuvres répondent même mieux de la sorte au goût contemporain. Un goût timide, où sévit le fameux «moins, c'est plus». Il se révèle par ailleurs passionnant de pouvoir découvrir comment travaille Giordano, certains tableaux ayant été fraîchement restaurés. L'artiste crée en pleine pâte. Parfois avec ses doigts. Ses coups de pinceau demeurent visibles. Il s'agit bien de l'esquisse agrandie. Le feu ne s'est pas perdu, ce qui se produit avec beaucoup de ses contemporains. Ce qui arrive en revanche, c'est que le sujet n'accroche plus le spectateur. Comment distinguer dans ce tourbillon coloré «La charité de saint Thomas» de «La Sainte Famille avec les symboles de la Passion» ou encore de «Saint Janvier intercédant pour la cessation de la peste»? Tous appartiennent au grand théâtre de la foi.

"La Sainte Famille avec les instruments de la Passion". Photo Petit Palais, Paris 2019.

Montée en grande partie par Stefano Causa, l'exposition bénéficie d'un beau décor et d'excellentes lumières. Elle reflète l'enthousiasme du directeur du Petit Palais et du commissaire. Au micro de France Inter, celui-ci n'a pas hésité à rapprocher la fécondité et la capacité d'assimilation (de Dürer à Raphaël, en passant par Piero da Cortona) de Giordano à celle de Pablo Picasso. Pour l'historien de l’art, cet homme du Seicento improvise comme un musicien de jazz actuel. D'une manière générale,l'accueil critique se révèle d'ailleurs enthousiaste. La manifestation fera sans doute moins d'entrées à Paris que Léonard de Vinci au Louvre. Mais il s'agit à mon avis d'une exposition plus importante. Tout le monde n'a pas vu l'expo Giordano de Naples en 2001 ni celles de Madrid en 2002 et 2008....

Pratique

«Luca Giordano, Le triomphe de la peinture napolitaine», Petit Palais, avenue Winston-Churchill.Paris, jusqu'au 23 février 2020. Tél. 00331 53 43 40 00, site www.petitpalais.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. L'exposition ira ensuite à Naples.

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