Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Toulouse-Lautrec se retrouve au Grand Palais. Deux étages entiers rien que pour lui!

Le peintre avait triomphé là en 1992. L'accueil se révèle aujourd'hui plus tiède. L'homme des chanteuses légères et des prostituées n'est plus en phase avec notre époque.

Yvette Guilbert par Lautrec, qui l'a souvent portraiturée. La chanteuse était aussi très liée avec Sigmund Freud.

Crédits: Grand Palais, Paris 2019.

Elles sont toutes là. Il y a la Goulue, Jane Avril, May Belfort, May Milton et bien sûr Yvette Guilbert. Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901) les a peintes et dépeintes dans les années 1890. Elles faisaient alors l'affiche à Paris. Une affiche signée bien sûr par l'Albigeois. Si ces dames survivent, du reste, c'est grâce à elles. Normal. La Belle Epoque se fait de plus en plus lointaine. Nous avons célébré les 100 ans du déclenchement de la Première Guerre mondiale en 2014.

Le Grand Palais réserve en ce moment une énorme exposition à Toulouse-Lautrec (225 œuvres), avec l'étrange sous-titre: «résolument moderne». Les tableaux et créations graphiques remplissent deux étages. Cela fait beaucoup pour une vie aussi courte. L’essentiel se retrouve donc à Paris. Il faut dire que le Musée d'Albi conserve une bonne partie de l’œuvre, notamment grâce à la mère de l'artiste. Une comtesse aux idées plutôt larges. Il fallait un certain culot, de son temps, pour donner des images de bordel à la collectivité, même si la France a été épargnée par la pudeur victorienne!

En quelques coups de pinceau

L'ensemble est magnifique. Un peu redondant, peut-être. Lautrec reste un dessinateur prodigieux. Il saisit un quelques coups de pinceau (de l'huile sur carton, en général) l'essentiel des traits de son modèle. En les accusant, bien sûr. Avec lui, Jane Avril qui avait 25 ou 26 ans quand il la regardait, prend un terrible coup de vieux. On lui en donne bien 50. Il y a toujours quelque chose de caricatural chez l'artiste, même s'il se montre capable de tendresse. Surtout avec les pensionnaires de maison close. Degas s'est révélé bien plus dur avec elles dans ses monotypes.

"Au salon, rue des Moulins". une scène de maison close au quotidien. Photo RMN, Paris 2019.

Montée par Stéphane Guégan, du Musée d'Orsay, la rétrospective se révèle donc une une réussite, en dépit d'une mise en scène médiocre. Tout y semble prévisible, mais le public est aussi venu pour cela. Un public nettement moins nombreux que prévu, cependant. On reste loin des foules qui avaient piétiné au même endroit en 1992. Il y avait eu alors eu 697 000 visiteurs, alors que les organisateurs en attendaient 500 000. Le bassin de marbre devant la façade, sculpté par Raoul Larche (1), était recouvert par une tente avec restaurant et magasin. Celui-ci avait été dévalisé par la clientèle qui repartait avec des parapluies et des services à thé Lautrec. On chercherait en vain ce type de produits dérivés aujourd'hui.

Un monde devenu austère

Que s'est-il passé entre-temps? Vingt-sept ans, bien sûr, mais aussi une éternité. Le monde a profondément changé. Il se voile aujourd'hui les yeux devant la prostitution. «La Belle Epoque» est devenue un expression caduque. Elle ne tient pas compte des misères ouvrières. Le «Gay Paris» qui faisait l’objet de films et de romans, a passé à la trappe. Nous ne sommes plus au temps (nous n'y étions d'ailleurs déjà plus en 1992) où John Huston tournait «Moulin-Rouge» (avec José Ferrer en Toulouse-Lautrec) et Jean Renoir «French Cancan». L'époque se voue au sérieux et à la repentance. D'où apparemment des réticences. Lautrec n'apparaît plus en phase avec notre époque. Elle ne se reconnaît plus en lui. Dommage pour les visiteurs! Ils verraient de l'excellente peinture.

(1) Le bassin de Raoul Larche devrait normalement disparaître lors de la réfection en route au Grand Palais. Que fera-t-on de ce chef-d’œuvre 1900?

Pratique

«Toulouse-Lautrec, Résolument moderne», Grand Palais, entrée côté Champs-Elysées, 3, avenue du Général-Eisenhower, Paris, jusqu'au 27 janvier 2020. Tél. 00331 44 13 17 17, site www.grandpalais.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 20h, les mercredis, vendredis et samedis jusqu'à 22h.

"French Cancan" de Renoir, dont la séquence de danse est projetée dans l'exposition. Photo DR.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."