Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Tomás Saraceno invite les araignées au Palais de Tokyo avec "On Air"

L'Argentin a fait tisser à Paris des toiles à diverses espèces ne travaillant d'habitude pas en commun. L'artiste développe par la suite tout un discours sur une humanité écologique qui pourrait vivre dans les airs.

Prise en 2016 ,l'image montre bien le genre de pièces que produit Saraceno.

Crédits: Studio Tomás Saraceno

Il n'y a ici ni Spiderman, ni Spiderwoman, ni baiser de la femme-araignée. Avec Tomás Saraceno, l’anthropomorphisme n'existe pas. Nous ne sommes pas chez Walt Disney. Ses artistes sont d'authentiques araignées faisant bien leur boulot. Notez que l'artiste les perturbe parfois un peu. Il les désorganise. Comme l'explique l'un des nombreux textes du Palais de Tokyo, l'Argentin oblige diverses espèces «qui n'ont pas l'habitude de vivre ensemble» à œuvrer de concert. D'où diverses techniques mélangées. Toutes les variété ne tissent pas leur toile de la même manière. De là à parler d'un art métissé, il n'y a qu'un pas. Or aujourd'hui tout se doit de le devenir, à l'instar du McDo mélangeant «french potatoes», bœuf sud-américain et un rougeoyant «ketchup» de lointaine ascendance britannique....

Saraceno, qui dirige aujourd'hui en Allemagne un énorme atelier, a reçu une carte blanche du musée. Il l'occupe entièrement jusqu'au 6 janvier avec «On Air». Encadré tout de même par la commissaire Rebecca Lamarche-Vadel, l'homme a invité beaucoup de monde à partager les lieux. Des scientifiques surtout. Il y a du coup des moments où le visiteur doit choisir entre l'émerveillement de l'enfance et la prise de tête écologique ou zoologique. J'avoue avoir éprouvé de la peine avec l'Aérocène ou la Lévitation cosmique, pour ne pas parler des Algo-R(h)i(y)thms. Surtout qu'il faut constamment regarder où l'on met les pieds. La promenade s'effectue dans un noir complet, la nuit des temps probablement, et il y a parfois des marches d'escalier. Autant dire que l'esprit n'est pas entièrement disponible pour lire, et surtout digérer, les longues explications fournies par des cartels.

Ecosystème en mouvement

Sachez cependant avant d'entrer qu'«On Air» se présente «comme un écosystème en mouvement accueillant une chorégraphie à plusieurs voix entre humains et non-humains.» Les œuvres sont fragiles et éphémères. Elles ne tiennent, et c'est le cas de le dire, qu'à un fil. Interdit du reste de trop s'en approcher. Notez que des sièges bienvenus permettent aux curieux de voir les toiles vibrer au moindre souffle. Pour l'instant, il s'agit encore de pièces tissées par des araignées importées. Mais Saraceno rêve de voir leur travail complété par des habitantes permanentes du Palais. Lors d'une prospection en compagnie de Christine Rolland, du Musée d'histoire naturelle, il a découvert ce printemps dans les recoins et les tubulaires du Palais de Tokyo plus de 500 toiles. Elles sont incontestablement dues à des arachnides parisiens, qui vivent ici en toute discrétion. Ces petites bêtes devraient un jour se mettre à interagir.

L'immense première salle possède quelque chose de féerique. Des projecteurs soulignent la magie de ces dentelles animales s'enchevêtrant à l'infini. Pas un mot ne se voit prononcé. J'ai rarement vu une telle concentration du public. Il marche en silence sur la pointe des pieds. Tout devient ensuite plus compliqué. A 45 ans, l'homme se veut théoricien, et même penseur. J'avais déjà pu le constater à Genève, quand Saraceno avait présenté une exposition (de dimensions bien sûr plus modestes) à la galerie Espace Murailles. Il s'agit d'inventer avec lui un univers tout de légèreté, sans énergie fossile ni mécaniques polluantes. Ce serait l'ère de l'homme-ballon, aussi immatériel que l'air. «Un imaginaire commun permettrait de collaborer éthiquement avec l’atmosphère et l'environnement.» La Terre aurait alors réussi son «harmonisation planétaire». Il est toujours permis de rêver, même si cette utopie de «solidarité entre les espèces» garde pour moi quelque chose de très idéaliste, et donc de très irréaliste.

Une jam-session cosmique

Le parcours continue ainsi sur plusieurs étages du Palais de Tokyo, dont la plupart se trouvent dans un sous-sol ressemblant à une démolition. Il y a là les propos (et Dieu merci les œuvres qu'ils ont permis) d'activistes, de communautés locales, de musiciens et de philosophes, avec quelque part Guy Debord comme père spirituel. Les visiteurs eux-mêmes deviennent partie prenante lors d'ateliers, de concerts ou de séminaires. Le but est d’arriver à un «jam-session cosmique». Autant dire qu'on plane dans les hauteurs. D'ailleurs la question se voit posée. «Les humains pourraient-ils vivre un jour dans les airs?» La parade aux étoiles rejoint celle des animaux pour de grandes «histoires invisibles». Le visiteur se voit prié de décoller, presque sans retour. Il est vrai que quand on quitte le rationnel, le «trip» peut mener terriblement loin. Gare aux atterrissages!

Pratique

«On Air, Carte blanche à Tomás Saraceno», Palais de Tokyo, 13, avenue du Président-Wilson, Paris, jusqu'au 6 janvier 209. Tél. 00331 81 97 35 88, site www.palaisdetokyo.com Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 12h à 24h.

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