Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Tiens! Une fabuleuse collection africaine et océanienne va se vendre à Paris

Michel Périnet avait rassemblé 61 sculptures exceptionnelles depuis les années 1970. L'ensemble est estimé 25 millions. On ne parle portant que de restitutions...

L'une des rares photographies de Michel Périnet avec un objet de sa collection, qu'il gardait très discrète.

Crédits: DR. Photo tirée du site de "Connaissance des Arts".

On lit d’étranges choses dans la presse. Surtout quand on se met à réfléchir, ce que cette dernière ne fait pas souvent, trop occupée à satisfaire ses lecteurs ou ses annonceurs. J’ai ainsi sous les yeux le numéro actuel de «Beaux-Arts Magazine». Il est question en page 152 de la dispersion des œuvres rassemblées par le bijoutier Michel Périnet, mort en 2020 à 90 ans. Un marchand que l’on voyait à la Biennale des Antiquaires parisienne. Rien là que de très normal. Le mensuel comporte comme toutes les revues d’art un volet sur le marché.

Masque d'épaule Nimba Baga de Guinée. Un modèle iconique. Ancienne collection de  Maurice Nicaud. Photo Christie's, Paris 2021.

Tout commence bien sûr par un panégyrique. Notons cependant que la revue reste ici plus sobre que les catalogues de Sotheby’s et de Christie’s, où le cher défunt (il existe bien davantage de collectionneurs que de collectionneuses) frôle en général la sainteté. Bon mari, professionnel avisé, collègue respectueux et grand donateur pour les institutions charitables… Ici, rien de tout cela. L’homme, sur lequel peu de choses se savent au fait, reste «un parangon d’exigence et de discrétion dans des domaines très divers.» Ses intérêts artistiques ont varié avec le temps. Le débutant a commencé avec les bijoux Art Nouveau, alors que ce dernier restait une vieille lune. Il a ensuite passé à l’école de Pont-Aven et à l’Art Déco. Il y avait aussi eu de la peinture moderne, dont celle de Francis Picabia. L’Art Déco avait été vendu à la criée en 2014.

La bonne époque pour acheter

A partir des années 1970, Michel Périnet a passé, ce qui semble raisonnablement précoce, aux arts d’Afrique et d’Océanie. Les artistes européens les avaient découverts peu avant 1910. Ils se révélaient déjà à la mode dans les cercles surréalistes d’avant-guerre. Les prix n’étaient pourtant pas vers 1975 ce qu’ils deviennent aujourd’hui. Aussi gonflés que des cuisses de culturistes. Il circulait aussi moins de faux et de pièces que l’on qualifiera de «problématiques». Le bijoutier, qui n’était pas un boulimique, a donc pu se constituer un ensemble de très, très haut niveau. La preuve! Un commissaire-priseur qu’on a connu dix-huit ans chez Christie’s Paris, François de Ricqlès, et trois marchands spécialisés parisiens, Alain de Monbrison, Lance Entwistle et Bernard Dulon, ont estimé les 61 pièces qui passeront le 23 juin sous le marteau entre 18 et 25 millions d’euros.

Une partie de la collection avec l'enfilade de Printz et la toile de Mathieu. Photo Christie's, Paris 2021.

«Beaux-Arts Magazine» en montre des extraits en pages 152 et 154. Il y a en effet là des pièces marquantes aux «pedigrees» impeccables. La tête Fang du Gabon (prisée entre deux et trois millions) a appartenu au peintre Maurice de Vlaminck. Le rarissime masque Tapuanu des îles Mortlock (c’est en Micronésie) sort d’un musée de Dresde, qui déstockait. Le heaume Kota, gabonais lui aussi, a passé par les mains du marchand Paul Doucet et du couturier Jacques Doucet. Tout cela se passait il y a très longtemps, ce qui bétonne les provenances. Il existe donc les assurances voulues pour les heureux acheteurs, qui les mettront peut-être comme Michel Périnet, sur une enfilade en bois de palmier Art Déco d’Eugène Printz et sous une toile de jeunesse (il était alors en grande forme) de Georges Mathieu. Un mariage devenu très «mode».

Deux visions

Jusque là, tout va très bien madame la marquise (1)! Seulement cet article intervient au moment où la presse quotidienne nous bassine avec des histoires de spoliation et de restitution à longueur d’édition. «Le Monde», surtout. C’est le moment de la grande contrition. Ce que Pascal Bruckner, étiqueté plutôt à droite, a appelé il y a déjà longtemps «le sanglot de l’homme blanc». On sait que le MEG genevois, qui devrait se rebaptiser (où en est-on, au fait?) fait en ce moment très fort dans le genre. L’exposition mitonnée pour septembre (il faut tout de même bien qu’il se passe quelque chose là-bas cette année!) demeurera ainsi sans objets. «Des déclaration d’intention, du simple bruit», m’a l’autre jour dit une amie qui fut soprano (et non pas ténor) du Parti du Travail. Elle n’appréciait pas la perpétuelle mise en vedette du directeur actuel sur le site de l'institution. Le Rietberg zurichois, comme je vous l’ai déjà dit, agit pour sa part en subtilité. Sa nouvelle directrice Annette Bagwati montre et corrige le tir, sans annoncer pour autant une hémorragie réparatrice des collections, du reste plutôt asiatiques. Elle fait appel aux fameux «peuples souches» sans les brandir comme des étendards.

Statue Uli de Nouvelle-Irlande. Photo Christie's, Paris 2021.

Nous en arrivons donc, et c’est là l’objet de mon article, non pas à une société à deux vitesses, mais à une vision schizophrénique face aux objets africains exportés ou spoliés. D’un côté, il y a le discours parfois juste, mais souvent terriblement bien pensant, des journalistes servant de mégaphone à une Bénédicte Savoy toujours aussi doctrinaire et renfrognée. Il faut tout rendre. Une œuvre a été forcément été mal acquise durant la période coloniale. Une vision que soutient du bout des lèvres le gouvernement Macron. Une idée que développent plus fermement les Allemands, le pays entendant depuis peu restituer au Bénin ses bronzes «razziés» en 1897. Et de l’autre part, tout reste aujourd’hui permis sur le marché, voire dans les musées qui acquerraient maintenant. Le Quai Branly vient ainsi d’accueillir, sous de coûteuses cloches à melons en verre signées Jean Nouvel, le prestigieux don Marc Ladreit de Lacharrière. Les galeries parisiennes ont organisé en septembre dernier (les masques étaient alors vus par des visiteurs masqués) le «Parcours des Mondes» comme si de rien n’était. Et les grandes ventes continuent. La preuve!

Incohérences

Je veux bien que la cohérence ne constitue pas la qualité majeure du cerveau humain, mais tout de même! Comment peut-on ne pas développer ici une vision globale? Les objets sur le marché sont arrivés en Occident en même temps que ceux des musées. Certains en sortent du reste, comme le masque de Dresde de la succession Périnet. Alors par quel miracle se fait-il que ceux des collections publiques se voient diabolisés jusqu’au dernier, alors que ceux appartenant à des privés gardent tous les quatre pieds blancs? Il y a à là deux poids, deux mesures. Trois même si l’on se dit qu’un objet Périnet se verrait sans aucun doute accepté avec joie par une institution européenne ou américaine. Mais ce qui m’étonne le plus, c’est que nul ne se pose apparemment la question. Pourquoi ici et pas là? Bénédicte Savoy et son compère Felwine Sarr ne doivent pas aller faire leur marché chez Christie’s. Et Christie's fait avant tout des affaires.

(1) Ce fut le titre d’une chanson de l’orchestre de Ray Ventura en 1935, dont le succès fut énorme et durable. Vous avez tout ça raconté sur Google.

Pratique

«Collection Michel Périnet», vente le 23 juin. Visites les jours précédents. Christie’s, 9, avenue Matignon, Paris. Tél. 000331 40 76 85 85, site www.christies.com

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