Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Thomas W. Gaehtgens publie "La cathédrale incendiée, Reims septembre 1914

Six semaine après le début de la guerre, les Allemands bombardent un lieu symbolisant à la fois l'art gothique et l'histoire de France. L'onde de choc a été incroyable et rapide. Les Germaniques sont devenus d'un coup des Barbares à anéantir sans pitié.

La cathédrale après les bombes. Elle n'est donc pas détruite, mais endommagée.

Crédits: DR

L'événement a mobilisé les consciences européennes. Les 18 et 19 septembre 1914, six semaines après le début d'une guerre qui allait encore durer longtemps, les Allemands bombardent la cathédrale de Reims. Les dégâts sont considérables, même si parler d'anéantissement semble très abusif. C'est le reste de la ville qui va morfler, pour parler vulgairement. Comme Arras (en grande partie reconstitué après 1918), Reims va se retrouver aux trois quarts détruit. L'architecture de briques ou de colombage se révèle particulièrement fragile, même en temps de paix.

Pourquoi cet acte, profitant à la propagande alliée? Une telle atteinte au patrimoine se voit expressément interdite par les conventions internationales. Les Allemands prétendent alors que les Français ont installé un observatoire militaire sur l'une des deux tours, ce qui est également défendu par les mêmes traités. La machine intellectuelle va en quelques heures fonctionner à plein régime. L'Allemand devient le Barbare. Le Hun, comme au temps d'Attila. Il a perdu toute humanité. Pourtant pacifiste, et en tant que tel bientôt installé en Suisse, Romain Rolland peut écrire «Tuez les hommes, mais respectez les oeuuvres». Ces dernières incarnent à ses yeux ce que l'humanité peut avoir de supérieur sur la bête. Elles valent donc davantage qu'une vie.

Escalade verbale

L'escalade verbale prend des proportions inouïes, comme le rappelle Thomas W. Gaethgens dans «La Cathédrale incendiée, Reims septembre 1914». Il suffit de rappeler le manifeste que Ferdinand Hodler signe alors dans la «Tribune de Genève». Cette prise de position contre les bombardements va lui aliéner les pays germaniques, la Suisse alémanique (pourtant pro-allemande) faisant tout de même exception. Il s'en faut d'un cheveu pour que son décor inauguré à Iéna en 1912 soit effacé. Les autorités de l'empire de Guillaume II se contentent finalement de le voiler.

Pourquoi cette crispation sur Reims, alors que tant d'autres monuments médiévaux disparaissent alors dans la France du Nord et la Belgique, d'Ypres à Louvain? Parce que les Allemands ne s'attaquent pas seulement à la culture. Ils mutilent l'Histoire. Presque tous les rois de France ont été sacrés à Reims. On se souvient de l'importance que voyait Jeanne d'Arc dans cette cérémonie pour son Charles VII. Il y a en plus la querelle du gothique, qui participe du pire nationalisme. Pour les Français, il va de soi qu'il est né en Ile-de-France. Les Allemands y voient pourtant la quintessence de leur imaginaire. La finition, après des siècles d'abandon, de la cathédrale de Cologne a été un ciment de la reconstitution de l'Empire dans les années 1870-1880.

Restauration contestée

Allemand lui-même, Gaehtgens analyse l'affaire du premier obus à la décision de restaurer Reims après la fin de la guerre. Des travaux ne faisant pas l'unanimité. De même que les Berlinois ont laissé après 1945 une église en ruine près du Kurfürstendamm, de hautes autorités morales auraient préféré un édifice laissé mutilé, et par là accusateur. Le côté pratique l'a emporté. Maintenir en l'état des murs dépourvus de toit se révèle souvent plus coûteux qu'une réfection. N'empêche que la cathédrale reste encore un lieu de mémoire. Le bâtiment, dont la partielle reconstruction s'est terminée en 1938, se verra utilisé pour la signature de la capitulation sans conditions de la Wehrmacht le 7 mai 1945. Et c'est là que se retrouveront le général de Gaulle et Konrad Adenauer pour la réconciliation du 8 juillet 1962. Fin de l'histoire. Du moins de celle-ci. De Sarajevo à Palmyre, bien des attaques au patrimoine ont eu lieu. Avec une même force symbolique. D'où le besoin de retrouver les états antérieurs.

Le livre apparaît très bien fait. Il repose sur une documentation irréprochable. A elle seule, la bibliographie occupe 29 pages. Sa lecture reste plutôt facile. L'ouvrage peut du coup s'intégrer dans la collection «Bibliothèque illustré des Histoires» de Galllimard. Une série où, au fil des décennies, ont paru les éditions originales ou le traductions de textes aussi importants que «L'art de dépeindre» de Svetlana Alpers, «Mécènes et peintres» de Francis Haskell, «L'invention de la liberté» de Jean Starobinski ou «L'embarras de richesses» de Simon Schama. Voila ce qu'on appelle des références!

Pratique

«La cathédrale incendiée, Reims, septembre 1914», de Thomas W. Gaehtgens, traduit par Danièle Cohn. Aux Editions Gallimard, 327 pages.

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