Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"The Crown" a été passé au crible. Si l'ensemble est vrai, les détails se révèlent faux

Trois journalistes du "Monde" ont passé au crible les trois premières saisons. Ils en ont fait un livre. Une question se pose à la fin Qu'est-ce donc que la vérité historique?

L'image devenue iconique de la série.

Crédits: Netflix

Vous ne vous souvenez peut-être pas de la scène. Elle le situe dans l’épisode 4 de la première saison de «The Crown». Nous sommes en décembre 1952. Elizabeth règne, mais elle n’a pas encore été couronnée à Westminster. Londres baigne dans un smog mortel, mais photogénique. Il y a alors des milliers de décès. L’un d’eux est celui de Venetia Scott, la jeune secrétaire de Winston Churchill renversée pas un bus. Son patron vient, dans le téléfilm «le plus cher jamais produit par Netflix», se recueillir sur son corps avant d’annoncer des moyens accrus pour les hôpitaux. Un seul problème. La jeune femme n’a pas été écrasée. Churchill n’est jamais venu voir sa dépouille. «D’ailleurs c’est simple: Venetia Scott n’existe pas.» Sa vie constitue un patchwork d’anecdotes rapportées par différentes personnes au service de Churchill. Il y a encore mieux. «Venetia n’a jamais été renversée par un bus et pour cause. Durant le grand smog, ils ont rapidement été remisés au garage, justement pour éviter ce genre d’accidents.»

Costumes irréprochables. Photo Netflix.

Ce type de «checknews», pour parler moderne, forme la trame de «The Crown, Le vrai et le faux, la série culte décryptée», que Corentin Lamy, Joffrey Ricome et Pierre Trouvé sortent sous forme de livre chez Gründ. Au départ il aurait dû s’agir d’un «podcast» (encore un mot du nouveau vocabulaire!) du journal «le Monde», comme pour les autres films et séries populaires de la série «Vérification». Seulement voilà! Il y avait trop à dire sur le travail du scénariste Peter Morgan et de son équipe pour transformer la vie de la reine d’Angleterre en feuilleton TV. «Nous avons donc décidé de reprendre depuis le début. Episode par épisode, nous avons confronté la série à des archives photographiques et filmées. Le résultat se trouve dans ce livre.» Une interminable suite de «d’approximations, de petits mensonges et de gros raccourcis». Une manipulation gênante aussi. Arrivé au bout de l’ouvrage, le lecteur se sent d’autant plus mystifié (et donc floué) que décors et costumes se révèlent irréprochables. Il se pose du coup la question que cet album suggère. C’est quoi, au fait, l’exactitude historique? Surtout quand il s’agit de créer une œuvre dramatique avec tout ce que cela suppose de concessions à la fiction.

L'art de dramatiser

Qu’a fait Peter Morgan, un ex-républicain devenu monarchiste, la reine étant pour lui, comme il l’a dit dans un entretien par dans un quotidien britannique, un «service public» mieux géré que les autres? Il a bouleversé la chronologie, fait entrer des faits au chausse-pied dans tel ou tel épisode, bouché les lacunes (la vie privée et les pensées d’Elizabeth II restent des inconnues) et créé des moments de tension. En clair, il a transformé des existences assez banales sur bien des points en théâtre de la vie. Il fallait une jalousie imaginaire de Margaret, la cadette d’Elizabeth pour sa sœur, puis vice-versa. Les aventures extra-conjugales supposées du prince Philip devenaient d’autant plus nécessaires qu’elles amenaient des disputes servant de ressorts dramatiques. La visite de Jackie Kennedy à Buckingham s’est fatalement muée en duel de femmes, alors que la reine ne s’exprime jamais et que la présidente a gardé le silence sur ses deux visites. Et encore les trois journalistes n’ont-ils passé au crible que les trois premières saisons (il y en aura finalement six, et non cinq comme déclaré un temps)! Qu’est-ce que ce sera quand Diana entrera en scène, Camilla faisant déjà partie du décor.

L'affiche de la seconde saison. Comme pour une superproduction. Photo Netflix.

Extrêmement bien fait, d’un parfait sérieux et agréable à lire, l’ouvrage se veut neutre. Il souligne cependant les moments où la part romanesque serait, selon le triumvirat de journalistes, allée trop loin. Il y a un moment où les accommodements avec la vérité aboutissent à des mensonges, voire à des contre-vérités. Le cas le plus flagrant, pour les auteurs, se situe dans le troisième épisode de la troisième saison, «Aberfan». Les scénaristes jouent de plus ici avec un point resté délicat pour les anciennes générations. L’accident se place en 1966. Un glissement de terrain pas tout à fait accidentel au Pays de Galles a provoqué la mort d’une centaine d’enfants dans une école. L’équipe de Peter Morgan explique que la reine a mis une semaine pour se déplacer, que la chose a créé un scandale national et qu’elle n’a pas pu verser sur place une seule larme. Le «check» se révèle ici dévastateur. Son arrivée a été retardée pour permettre aux sauveteurs de travailler. La presse l’a bien compris. Elle a ensuite effectué quatre visites. Et Elizabeth a sangloté aux enterrements. «Le Monde» (comme cela tombe bien!) l’avait souligné à l’époque. Et le trio a retrouvé la photo… «Il est assez dur, de la part de la série, de dépeindre la reine de cette façon».

Les costumes qui trompent

Il semble permis de le penser d’autant plus que le costume (très laid, avec une toque de fourrure et un manteau rouge galonné du même animal) porté à Aberfan a été reproduit avec une minutie extraordinaire. La costumière Michele Clapton a accompli là, comme ailleurs, un boulot extraordinaire. Le spectateur se sent donc en droit de penser que tout est vrai dans «The Crown», alors que le feuilleton vise à dégager une impression d’ensemble. C’est Shakespeare parlant de la Guerre des Deux Roses en l’adaptant au format d’un petit écran et sans Shakespeare. D’où un risque de malentendu portant en plus sur une personne vivante, et toujours en activité à 94 ans. Nous ne sommes pas face à Marie-Antoinette ou à Cléopâtre! Une des mes amies ayant longtemps vécu en Grande-Bretagne, et que je situerais plutôt à gauche, s’étonne ainsi de la possibilité laissée outre Manche d’inventer en partie l'existence du chef d’État. Imaginerait-on, sur TF1, un feuilleton s’intitulant «Les Macron»?

Peter Morgan entre les interprètes du couple royal jeune. Photo Netflix.

Il est vrai que nous nous situons ici dans le mythe. Silencieuse comme Greta Garbo, Elizabeth II permet les projections. Elle est de plus revenue au centre des intérêts après une éclipse de faveur due à l’affaire Diana en 1997. «The Crown» suit ainsi «The Queen» de Stephen Frears sorti en 2007, dont le scénariste s’appelait déjà Peter Morgan. Le portrait par Lucian Freud de la reine, qui lui a finalement accordé non pas huit mais trente séances de pose dans une cave de Buckhingam. Le roman «La reine des lectrices d’Alan Bennett. La pièce à succès «The Audience» (toujours écrite par Peter Morgan), où l’on voit la souveraine s’entretenir avec ses premiers ministres successifs. "Le discours d'un roi", où elle est figurée enfant. Et j’en passe… Et j’en passe… Il existerait donc ne fascination générale autorisant l’appropriation. Cela dit, comme toujours, Buckingham n’a pas réagi à la diffusion de «The Crown». La Cour s’est contentée de dire qu’elle ne cautionnait pas la série…

N.B. On ne parle jamais du réalisateur de "The Crown". En fait, ils sont pour l'instant huit à s'être succédé, comme au bon vieux temps de Hollywood. Il y a six hommes et deux femmes. Donnons pour une fois les noms. Il s'agit de Sam Donovan, Jessica Hobbs, Julian Jarrold, Benjamin Caron, Philip Martin, Philippa Lowthrop, Christian Schwochow et de Stephen Daldry.

Pratique

«The Crown, Le Vrai du Faux, La série culte décryptée» de Corentin Lamy, Joffrey Ricome et Pierre Trouvé aux Editions Grün, 176 pages.

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