Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Textes et photos. "Kaliningrad" revient en librairie avec Königsberg en dessous

L'ancienne cité de Prusse orientale est devenue soviétique en 1945. Sous une ville moderne en mauvais état réapparaissent les traces du passé germanique.

Un bâtiment en ruines, à la forme clairement germanique.

Crédits: Dominique de Rivaz. Photo tirée du livre.

Il y a, comme on dit, des lieux «marqués par l’Histoire». La chose implique que celle-ci s’est révélée sinon catastrophique, du moins mouvementée. Ainsi en va-t-il pour la Prusse orientale. Elle apparaît comme en palimpseste dans le livre «Kaliningrad» de Dominique de Rivaz et Dmitri Leltschuk. L’ouvrage tiendrait de l’album de photographies, s’il n’y avait pas «in fine» plusieurs textes sur «la petite Russie d’Europe». Une Russie qu’elle forme depuis 1945 seulement. Il s’agit à ce moment-là d’une prise de guerre. D’un butin. D’un trophée. La Prusse orientale s’est alors vue divisée entre la Pologne et l’URSS de Staline.

La ville reconstruite depuis la Maison des Soviets inachevée et abandonnée. Photo Dmitri Leltschuk tirée du livre.

La Suissesse Dominique de Rivaz, qui vit à Berlin, s’est laissée fasciner par ce un territoire devenu une enclave de la Russie actuelle, après le retrait des républiques baltes de l’ex-Union soviétique en 1991. Un départ souhaité depuis longtemps. Il n’y a pas que l’Afrique pour avoir été colonisée de force. En dépit de son gouvernement hyper-réactionnaire, la Pologne fait aujourd’hui partie de l’Union européenne, qui lui tape régulièrement sur les doigts pour ses prises de position. Autant dire que les gens de l’«oblast» de Kaliningrad, un territoire grand comme la moitié de la Suisse, vivent sur une île. Ou plutôt un îlot de misère. Il suffit de regarder les images, en noir et blanc pour Dmitri Leltschuk, en couleurs par Dominique de Rivaz. Le spectateur se sent souvent face à elles dans un quart-monde. Un univers refait à la soviétique, certes, avec le goût calamiteux que cela suppose. Mais sans réels moyens financiers. Après avoir dynamité en 1968 ce qui subsistait du château, très endommagé par les bombes anglo-allemandes de 1945, les nouveaux maîtres n’ont jamais terminé la Maison des Soviets entreprise à sa place. Elle-même est devenue une ruine. Un fantôme de plus.

La (P)russe

Une fois que les lecteurs ont déchiffré les images, ils peuvent aborder les textes. Il y en a un, très bref, de Dominique de Rivaz, «Kaliningrad ou le temps arrêté». Puis Cédric Grass, en jouant avec les mots, nous parle de «Kaliningrad la (P)russe». C’est ensuite, avec la voix de Mail Brandenburg le bien nommé (1), «Vous n’êtes quand même pas des espions?». Un portfolio nostalgique clôt enfin le livre, sorti sans surprise à Lausanne chez Noir sur Blanc. Des éditions ne possédant apparemment qu’un seul point cardinal sur leur boussole: l’Est. Ces vues anciennes montrent la Kaliningrad d’avant, autrement dit Königsberg. La cité d’Emmanuel Kant. Une des capitales de la germanité (avec Prague!), dressée sur ce qui fut au Moyen Age le territoire de Chevaliers Teutoniques. C’était avant la défaite des troupes nazies et la déportation des Allemands survivants vers l’Ouest. Ote-toi de là que je m’y mette! Staline a alors envoyé dans l’«oblast» portant désormais le nom d’un membre assez falot du Parti communiste, Kalinine, ses colons venus de l’URSS entière. Ces gens disparates ont fini par créer trois générations plus tard un petit peuple se sentant avant tout russe. Cédric Grass nous dit du reste que les premiers d’entre eux se faisaient enterrer non pas à Kaliningrad, mais dans leur terre d’origine. Ils se voulaient «métropolitains».

Kaliningrad-Königsberg. Au fond le stade, construit en2018 pour la Coupe du monde de football. Photo Dominique de Rivaz tirée du livre.

Le passé est sinistre. Le présent n’apparaît pas tout rose. Le futur demeure incertain. Aucune chance cependant que Kaliningrad, régulièrement visitée par des descendants nostalgiques d’expulsés depuis Dresde, Berlin ou Munich, redevienne allemande. Il s’agirait du reste encore à ce moment d’une enclave. L’«oblast» forme un trou perdu, dont personne ne veut vraiment. Et puis il y a l’histoire, comme je vous l’ai dit d’emblée. Elle interdit les compromis. Et les auteurs du livre de ressortir, avec des réflexes pavloviens, les «vingt millions de morts des atrocités nazies» sur les territoires soviétiques envahis en 1941. Aucun d’eux ne rappelle cependant que des 1939 à 1941, alors alliés, Hitler et Staline étaient copains comme cochons. Pourrait-on d’ailleurs le signaler dans un livre paru chez Noir sur Blanc? J’avoue m’être posé la question.

Des inscriptions qui réapparaissent

A mesure que l’URSS s’éloigne dans le temps et que les façades se décatissent, la langue allemande réapparaît en inscriptions sur les murs et les façades. C’est le fameux effet palimpseste dont je parlais au début. Il y a aussi les églises orthodoxes. Elles étaient luthériennes au départ, ce qui se voit. Les ruines évoquent davantage la Baltique que les banlieues de Moscou. Lentement, des colombages se délitent ainsi dans les campagnes. Il faut cependant ajouter à ce paysage de fin d’un monde quelques bâtiments désormais classés et restaurés en vue d’un hypothétique tourisme. L’enclave retrouve en partie son passé, mais un passé de livre d’histoire. Une prospérité jadis bâtie sur l’ambre, dont ce petit territoire détient le 90 pour-cent des réserves mondiales. Une ambre s’exportant il y a plus de mille ans jusqu’en Chine. On en a retrouvé jusque dans la tombe d’une princesse de la dynastie Liao du côté de la Mongolie… Je me souviens d’avoir vu ces objets au Museum Rietberg de Zurich.

Une chanteuse devant des troupes russes. Photo Dmitri Leltschuk tirée du livre.

Mais quel commerce s’intéresse-t-il à l’ambre aujourd’hui? Et qui, à part les Russes et les Allemands, parle de Kaliningrad, à moins que ce ne soir de Königsberg?

(1) Le Brandenburg est un Etat de l’Est de l’Allemagne réunifiée actuelle. Ex-DDR.

Pratique

«Kaliningrad, La petite Russie d’Europe», de Dominique de Rivaz et Dmitri Leltschuk, aux Editions Noir sur blanc, 232 pages.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."