Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Taus Makhacheva brode sur l'histoire des collections du musée de Lausanne

L'artiste russe a fait des recherches, mais elle a aussi inventé des choses. Son installation inaugure l'Espace Projet du nouveau MCB-a. Une prolongation semble possible.

L'installation, près de la librairie du musée.

Crédits: MCB-a, Lausanne 2020.

Il manque quatre centimètres carrés et quelque poussières à un Degas. Entre le moment où l’œuvre a été photographiée dans l’atelier de l’artiste après sa mort en 1917 et son entrée au Musée cantonal des beaux arts (on ne parlait pas de MCB-a à cette époque) en 1936 grâce à un don du Dr Widmer, il s’est passé quelque chose. Quoi exactement? Ce genre d’enquête ravit Taus Makhacheva, une Russe à qui Nicole Schweizer a fait appel pour inaugurer l’Espace Projet à Plateforme10. Un lieu plutôt petit (environ 230 mètres carrés), indépendant des autres salles comme une chambre de bonne ou un studio peuvent l’être du grand appartement. Pour y accéder, le visiteur doit passer par la librairie. Ceci dit, cette dernière m’a semblé, dès l’ouverture du MCB-a en octobre dernier, un lieu où il se révèle agréable de se promener et de bouquiner.

Originaire du Daghestan, Taus est née en 1983. «L’artiste interroge les grands récits de l’histoire comme de l’histoire de l’art, leurs constructions, leurs omissions, leurs biais géographiques et politiques.» Bref. C’est du conceptuel et du trapu. Mais non sans humour. Je me souviens ainsi d’avoir vu à la Biennale de Venise,en 2015, la vidéo où un funambule déplaçait des répliques de tableaux au dessus d’un précipice. Un film étonnant, surtout quand on a comme moi le vertige. L’artiste s’est cette fois plongée dans la formation des collections vaudoises au fil du temps avec ce que cela suppose d’anecdotes et de zones blanches. «Don d’une famille désirant garder l’anonymat». «Ce tableau a été légué au musée par un antiquaire avec deux esquisses attribuées à Raphaël. Le musée a refusé ces dernières.» Il existerait ainsi toute une histoire en creux. «Ce tableau a été restitué à la femme du donateur, car la condition qui soit exposé de manière permanente n’a pas été respectée.» Exit du fonds lausannois!

Ouvrages de dames

Taus Makhacheva brode au propre comme au figuré sur ces notations anciennes. Elle invente un peu, mais le public ne saura pas quoi. Toute une équipe de petites mains russes a par ailleurs tiré l’aiguille pour inscrire ces citations vraies ou fausses sur des toiles enrobant au sol des formes molles. C’est fou ce que l’on aura vu de masses indéterminées depuis l’historique exposition d’Harald Szeemannen 1969 à la Kunsthalle de Berne: «Quand les attitudes deviennent formes». C’est non moins fou de constater à quel point les plasticiennes se remettent aujourd’hui, après réappropriation tout de même, aux travaux dits féminins. Pensez à Louise Bourgeois. Regardez Annette Messager. Allez voir du côté de Tracy Enim. Et n'oubliez bien sûr pas Joanna Vasconcelos et son armée de tricoteuses.

Cette commande lausannoise, conçue pour un lieu précis, fait penser à l’invitation que l’institution avait naguère proposée à Sophie Calle. La Française était intervenue après la vandalisation par le feu de l’iconique «Exécution du Major Davel» de Charles Gleyre. Une grande peinture que l’institution laissait imprudemment (pour ne pas dire plus) accrochée dans un corridor du Palais de Rumine ouvert à tous les vents. Les témoins racontaient alors le tableau disparu, dont seul un gros fragment subsiste. Ici au moins, pour préserver Taus, il suffira d’un bon anti-mites.

Pratique

L’exposition était prévue jusqu’au 17 mai. Le musée est actuellement fermé. Il est bien sûr possible de prolonger la chose. Je signale cependant que leMBC-a avait prévu à la place «La cathédrale engloutie» de Jorge Macchi du 6 juin au 23 août. Le projet peut à mon avis attendre sans prendre davantage l’eau...

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."