Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Tasses!" L'Ariana genevois présente cent vingt ans de créations céramiques à boire

Les vitrines du premier étage, visibles dans le grand hall, procèdent par décennie de 1900 à nos jours. Regards sur un objet en principe utilitaire.

La tasse Art Nouveau en Rosenburg. Purement décorative?

Crédits: Ariana, Genève 2021.

Une fois par an environ, sur la galerie du premier étage, l’Ariana change le contenu de ses «capsules». De quoi s’agit-il? Des vitrines semi-circulaires arrimées aux murs, que les architectes des années 1990 ont imposées lors de leur rénovation du bâtiment. De saintes horreurs, difficiles à remplir en plus! Elles ne peuvent contenir que de petits objets de verre ou de céramique, le musée genevois étant voué depuis les années 1930 à ce que l’on appelle les arts du feu. Dommage que les vitrines (mais pas leur contenu!) ne soient du coup pas combustibles…

La tendance actuelle est à la simplicité. Photo Ariana, Genève 2001.

Après les verres de Saint-Prex, les théières ou les poteries genevoises, le musée propose depuis quelques semaines des tasses. Beaucoup de tasses. Il y en a là cent une. C’est Lionel Latham, galeriste mais aussi collectionneur, qui s’est chargé de les choisir. Pour l’institution, c’est l’occasion de se pencher sur un objet utilitaire, et donc peu prestigieux. Les amateurs de tasses se raréfient, du reste, à moins que les pièces ne sortent d’une manufacture célèbre comme Sèvres. Il semble loin, le temps où de vieilles dames bien élevées passaient une partie de leur temps libre (et elles en avaient beaucoup!) à rassembler des spécimens en Nyon ou en Vieux Zurich! Notez qu’il s’agit cette fois de céramique moderne, ce qui ne me semble pas tout à fait la même chose. Le mieux est d’en parler avec Lionel Latham. Un passionné des arts décoratifs du XXe siècle.

Comment en êtes vous-venu à garnir les vitrines de l’Ariana?
Il y a environ trois ans, la directrice Isabelle Naef Galuba et la conservatrice Anne-Claire Schumacher m’ont demandé si je n’avais pas une proposition à leur faire pour de petits espaces aussi complexes. Il se faisait que j’avais commencé il y a longtemps une collection de tasses, des objets aujourd’hui difficilement vendables en tant que tels. Je ne suis pas marchand de vaisselle. Il y a le long des murs douze vitrines. J’ai pensé à traiter l’évolution de la forme et des décors durant douze décennies, autrement dit depuis 1900. Le parcours arriverait ainsi jusqu’à aujourd’hui, où la tasse, dotée d’une sous-tasse, doit lutter contre le mug ou le gobelet.

Jeux de tasses et de soucoupes. On peut aujourd'hui assortir ou désassortir à son gré. Photo Ariana, Genève 2021.

D’où proviendraient les spécimens montrés?
L’idée était, comme pour récemment les théières, de mettre en valeur les réserves de l’Ariana. Il s’agissait autant d’en montrer les richesses inconnues que de limiter les coûts. J’ai donc commencé à explorer avec l’équipe du musée le contenu des «compactus» répartis dans les caves. Il en est au final sorti cent une tasses, toute dotées sauf trois d’une soucoupe. Le choix final s’est fait par élimination. Nous disposions d’un modèle de vitrine pour procéder à des essayages. Il fallait que tout joue pour chaque décennie envisagée. Au départ, le choix restait large. Il y avait notamment tous les modèles en porcelaine suisse de Langenthal récoltés par Csaba Caspar (1). Elles forment du reste à l’arrivée un fil rouge. Un autre lien se voit formé par des créations commémoratives, comme celle de nos expositions nationales ou de Bruxelles 1958.

Les tasses montrées possèdent une anse, cette commodité introduite en Europe quelque part au début du XVIIIe siècle…
Elles peuvent cependant disparaître ou se voir suggérées en fin de parcours, quand nous approchons de l’an 2000. L’anse est tenue dans la main droite. Il existe quantité de manière de la rattacher au bol. Cette excroissance permet à la chose d’entrer sans effort dans la bouche, ce qui suggère un contact très intime. Un contact totalement intégré dans la mesure où presque tout le monde a des tasses chez lui.

Le goût 1900 de la préciosité et de la fragilité. On boit comment, au fait? Photo Ariana, Genève 2021.

A part Langenthal, bien connu grâce à une exposition majeure de l’Ariana, il y a aujourd'hui de nombreuses autres fabriques représentées.
Leur identification a fait partie du travail. J’ai ici été assisté par Stanislas Anthonioz, qui a procédé aux recherches en identifiant les marques. Vers la fin du parcours, les artistes individuels et les designers commencent à jouer un rôle important. Avec quelquefois des audaces pour un objet en principe utilitaire. Son contenu ne doit pas couler intempestivement. Mieux vaut du coup se montrer prudent avec le modèle de Karen Petit, où l’anse se voit remplacée par des éclats de porcelaine ressemblant à des morceaux de sucre. D’une manière générale, le genre va cependant vers une simplification. Je n’oserais pas utiliser la tasse Art Nouveau produite en Hollande par Rosenburg, entrée dans les collections genevoises dès 1906. Elle est si légère et si fragile qu’elle semble destinée au seul regard. Depuis les années 1930, la décoration a quasi disparu de l’intérieur, où elle a joué un grand rôle jusqu’à l’Art Déco. En conclusion, je propose un solide élément de service tout blanc de John Armleder, dont l’unique trace artistique est la signature. L’ensemble était en vente lors de la dernière édition d’Artgenève en 2020.

Il fallait enfin, en dépit de la taille des «capsules», une mise en scène.
Patricia Abel s’en est changée. Elle avait déjà réglé dans les mêmes vitrines la présentation des théières et au sous-sol l’exposition, bien plus importante, de la porcelaine de Meissen dans la première moitié du XVIIIe siècle. Il lui a fallu tenir compte de la courbure des verres, qui perturbe un peu la vision. Patricia a aussi suggéré deux papiers peints comme fonds, afin de créer des ruptures.

Lionel Latham. Photo Galerie Lionel Latham, Genève 2021.

Le résultat correspond-il à vos attentes?
Oui. Il y a certains manques, bien sûr. Dans les classiques, il n’y avait ni à l’Ariana ni chez moi la tasse de Jacques-Emile Ruhlmann, le grand ébéniste. Elle incarne pour moi les années 1920. Manque aussi, mais il s’agissait bien sûr là d’un rêve impossible, la «tasse en fourrure», l’objet surréaliste créé par Meret Oppenheim.

(1) L’Ariana a rendu hommage à ce collectionneur boulimique et grand donateur en 2010-2011.

Pratique

«Tasses!», Ariana, 10, avenue de la Paix, Genève, jusqu’au 31 juillet 2022. Tél. 022 418 54 50, site www.ariana-geneve.ch Ouvert du lundi au dimanche de 10h à 18h.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."