Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Swiss Press Photo" 2020. Le livre est sorti. L'exposition déboule à Berne le 9 septembre

Les étapes de Zurich et de Lugano ont sauté pour cause de pandémie. Le Vaudois Yves Leresche a remporté le grand prix avec ses images de la Grève des Femmes.

Le grand prix. Le livre propose d'autres images de la Grève des femmes.

Crédits: Yves Leresche.

Les jurés ont délibéré les 9 et 10 janvier. C’était au Kornhausforum de Berne, ville à la fois fédérale et centrale. Tout allait encore bien. Ou du moins les gros nuages restaient-ils lointains. Le Swiss Press Photo 2020 a donc pu se voir décerné à Yves Leresche. Le Vaudois l’a remporté sur 191 autres concurrents, si je sais bien compter. Cela fait beaucoup de photographes de presse pour un aussi petit pays que le Suisse. Et encore, tous ne postulent-ils pas (ou plus) pour cette récompense toujours contestée. Si vous me suivez un tant soit peu sur ce site, vous savez que je formule année après année des réserves sur la politique adoptée par le jury, forcément très journalistique. L’événement tend toujours à primer sur l’image elle-même. Se voit le plus souvent retenu un reportage sur l’affaire la plus médiatique de l’année écoulée.

Les gardes suisses du pape par Oliver Sittel.

La chose n’a pas manqué cette fois. Yves Leresche a suivi la Grève des femmes du 14 juin 2019. Une protestation violette (c’était la couleur adoptée) à l’impact inattendu. Comme il l’explique dans l’entretien publié en ouverture du livre «Swiss Press Photo 2020», le photographe a couvert les défilés féminins pour «L’Illustré». L’hebdomadaire, de tendance familiale et grand public, l’avait prié de montrer les slogans inscrits sur les pancartes. De faire en somme un travail basique et redondant avec l’article qui se verrait publié en regard. «Moi, ce qui m’intéressait, c’étaient les personnes qui tenaient ces pancartes. Je voulais que l’on sente l’ambiance incroyable de cette journée.» Marchant à reculons, trébuchant parfois au milieu de manifestantes pas forcément ravies de la présence d’un photographe mâle, Yves a réalisé environ 1400 instantanés. Il en a envoyé le quart au magazine, qui a pratiqué son choix. Le jury du Swiss Press Photo en a fait un autre. Sur le cliché primé, il y a surtout des filles très jeunes. Bien malin celui qui peut lire ce qui est écrit sur les panneaux de carton brandis!

L'homme des Roms

C’est là de la bonne photo de reportage certes. Mais Yves Leresche a fait mieux. Bien mieux. Je me souviens d’avoir travaillé avec lui dans des temps quasi préhistoriques à la «Tribune de Genève». Né en 1962, le débutant restait alors très jeune. Pour tout dire, il s’agissait d’un graphiste un peu lunaire. Il semblait peu à sa place dans un quotidien lui demandant de faire les bêtises d’usage. Yves est du coup parti assez vite. Il a quitté un bâtiment depuis longtemps détruit depuis. Il s’est lancé en indépendant. Je garde le souvenir très vif de «L’Europe des mers». Un immense voyage accompli en noir et blanc (le journal n’aimait pas la couleur) pour «Le Nouveau Quotidien» en 1995. Il y avait là des choses surprenantes, accompagnées de textes de Serge Michel. Avant, j'avais vu les reflets de nuits passées à la défunte «Dolce Vita» de Lausanne. Et dès 1990, Yves a commencé son travail, toujours en cours et souvent interrompu faute d’argent, sur les Roms. Des gens qui dérangent. En Suède, «les gens préfèrent voir de bons Roms qui travaillent et qui sont intégrés.»

Le coq de Heidi Feldmann.

Yves Leresche ne reste bien sûr pas seul dans le livre qui aurait dû accompagner quatre expositions, les deux premières (Zurich et Lugano) ayant été annulées pour cause de pandémie. Les gagnants, ou du moins les élus, s’y voient publiés par sujets. Je vous rappelle que la culture n’en fait plus partie, si ce n’est de manière accidentelle. En 2020, intervient fatalement la Fête des Vignerons. Quatre regards. Celui de Philippe Pasche demeure classique. Un peu carte postale. Il était également destiné à «L’Illustré». Il faut s’adapter au support. Pour l’Agence Keystone, Valentin Flauraud a donné dans tous les genres, alors que Laurent Gilliéron proposait des images presque abstraites. Des bouquets de couleurs vives. «Le Temps» a enfin publié les créations très personnelles d’Eddy Mottaz. Un vrai regard sur la manifestation veveysanne, destiné à un public plus connaisseur.

L'avalanche et les Nobel

Que retenir de cet ouvrage, dont une partie des images se verra présentée au Kornhausforum de Berne du 9 septembre au 11 octobre, le Château de Prangins prenant la suite du 20 novembre au 28 février 2021? Beaucoup et peu de choses à la fois. Rares se révèlent en effet les images tenant par elles-mêmes. Elles exigent le support, pour ne pas dire la béquille de la légende posée en dessous. J’ai néanmoins retenu la vue délirante de l’avalanche tombée jusque dans les salles de l’Hôtel Säntis. Il y a de la neige glacée partout. On croirait une photo de mode créée par L’Anglais Tim Waker, qui confond souvent le dehors et le dedans. En voyant à Stockholm les astronomes Didier Queloz et Michel Mayor en attente de Prix Nobel, j’ai reconnu dans la surcharge colorée la patte de Nicolas Righetti. Le coq de Heidi Feldman (la profession reste toujours peu féminisée, aucune «Fotografin» n’a si ma mémoire est bonne reçu le Swiss Photo Award) se révèle impressionnant. Siffredo Haro a réussi pour «La Côte» (un journal ne donnant pourtant guère dans l’esthétisme) un superbe portrait de l’architecte Vincent Mangeat, où seuls les yeux derrière les lunettes émergent de la fumée du tabac.

Le Vincent Mangeat imaginé pour "La Côte" par Siffredo Haro.

Ce Mangeat demeure en noir et blanc. J’ai noté que le N&B faisait sa rentrée en 2020. Elle a vraiment repris du poil de la bête. Oliver Sittel l’utilise pour son reportage sur les gardes suisses du pape. Il vient plus de trente ans après celui d’Hugues de Wurstemberger qui avait fait scandale (qu’est devenu Hugues, au fait?). Philippe Christin a choisi ce médium pour nous montrer un Godard à la veille de des 90 ans. Le cinéaste fume aussi. C’est décidément générationnel. Olivier Vogelsang, qui fit naguère un livre sur les «Swizerlanders», a également voulu montrer sans trop de couleurs des vaches de combat. Il y a même plusieurs fois du sport en noir et blanc. Oui, du sport. C’est dire!

Influences inavouées

Il émerge comme cela des choses du livre, sans avoir à se soucier de l’histoire se trouvant derrière. Si les reflets des casinos de Macao par Christian Lutz sont désormais bien connus (ils étaient aux Rencontres d’Arles l’année dernière), des nouveautés se laissent voir. Mais attention! Ces découvertes doivent se voir remises en contexte. Le bal de l’Opéra de Zurich par Urs Jaudas peut certes impressionner. Mais il n’est pas né tout seul. Il y a avant lui les détails pop colorés de l’Anglais Martin Parr. Il se trouve surtout les fabuleuses soirées de la haute société, reflétées au début des années 1940 par Jakob Tuggener. D’un grand dîner, le Zurichois se retenait qu’un profil ou deux mains enlacées. Les participants étaient juste moins vulgaires que ceux de cette redoutable «schickeria» alémanique…

L'avalanche à l'Hôtel Säntis, vue par Gian Ehrenzeller pour l'Agence Keystone.

Pratique

«Swiss Press Photo, aux Editions Tilo Schaap. Textes en quatre langues, la dernière étant l’anglais. 128 pages. Le livre est en vente. La première exposition commence donc le 9 septembre au Kornhausforum de Berne.

Yves Leresche par Yves Leresche.

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